En 2020, le mariage joue la carte de la mise en scène

Un dossier du supplément Le Progrès Economie

Dossier réalisé par Marion MOUGET

Une demande en mariage scénarisée

De la Saint-Valentin à la fameuse demande, il n’y a peut-être qu’un genou à terre. Si se dire “oui” aujourd’hui n’est plus un passage obligé pour construire sa vie amoureuse, c’est parce que les mœurs ont évolué. Alors que 6 % des enfants naissaient hors mariage en 1980, ils sont aujourd’hui 60 %. Et si le nombre de mariages en France – 228 000 en 2017 – est historiquement bas (Insee 2017), l’événement est plus orchestré. Émissions de téléréalité, wedding planners… Le mariage reste un créneau porteur, à en croire les spécialistes lyonnais. À commencer par la demande. Plus ficelée, elle est pour certains aussi importante que le mariage en lui-même.

«La demande en mariage vient des séries américaines»

Élodie Bansard, à la tête de l’agence lyonnaise de wedding planner D Day depuis huit ans, surfe sur ce créneau en plein essor : la demande en mariage.

Une vingtaine de demandes en mariage organisées

« En moyenne, j’ai organisé vingt demandes en mariage en deux ans et ça va crescendo. » La trentenaire bourguignonne et lyonnaise d’adoption Élodie Bansard, s’est emparée de ce phénomène pour répondre à une demande croissante.

Elle travaille la plupart du temps pour des cadres et des professions libérales (75 % d’hommes) déjà parents (60 %), qui, par manque de temps, lui délèguent l’organisation de la demande en mariage.

Dans 100% des cas, Elodie Bansard organise le mariage après avoir organisé la demande. Photo D DAY

« Ils ont peur de mal faire et sont souvent débordés. » Car les futur(e) s marié(e) s mettent la barre toujours plus haute. « Depuis quelques années, en plus de YouTube et Instagram, tout le monde est biberonné aux séries américaines. »

Et pour cause, aux États-Unis, une demande, un mariage, l’annonce de sa grossesse ou l’anniversaire de son enfant requiert toujours l’organisation d’une fête digne de ce nom. Et même si la France en est au début, ça commence à entrer dans les mœurs et c’est également positif pour le business.

« 100 % des demandes se concluent par une signature pour l’organisation du mariage », détaille Élodie, qui a déjà organisé 190 noces en huit ans (110 000 € de chiffre d’affaires). Alors, elle met le paquet. Depuis les lieux les plus romantiques de la ville (Fourvière au coucher du soleil, restaurant Têtedoie, le Celest Bar & Restaurant en haut du Crayon, la Villa Maia ou encore les péniches), Élodie est en coulisses, bouteille de champagne et bouquet de roses à la main, prête à dégainer.

« On vient pour mettre la magie en place. » De 500 € pour une demande classique (hôtel, fleurs, dîner), à 3 000 € pour un week-end sur les plages normandes du Débarquement, les demandes peuvent être aussi exigeantes que pour l’organisation d’un mariage : avion tractant un message sur une plage, saut en parachute en binôme, week-end à l’étranger…

En phase avec son époque, la wedding planneuse 2.0, diffuse même les demandes en direct sur sa story Instagram. En professionnelle aguerrie et pour être certaine d’obtenir un grand “oui”, elle aura même aidé le ou la futur(e) marié(e) à choisir la bague, si on lui en fait la demande.

> D Day, ce sont 12 wedding planeuses réparties dans toute la France. Bourgogne, Rhône-Alpes, Bretagne, Pays de Loire, Normandie, Île-de-France et Aquitaine.

«Organiser une demande est assez ponctuel»

Margaux Guerpillon, à la tête de l’agence lyonnaise d'événements Éclat de rêves depuis quinze ans, a déjà organisé près de 800 mariages.

Chez Éclat de rêves, wedding planner lyonnais, l’organisation de la demande en mariage est assez ponctuelle : « On en a fait deux l’an dernier, pour deux couples de jeunes actifs de moins de 30 ans », explique Margaux Guerpillon à la tête de cette agence créatrice d’événements depuis quinze ans.

Margaux Guerpillon. Photo DR

Côté tarif, les deux collaboratrices de l’agence travaillent au taux horaire et au temps passé sur le dossier. Difficile de se faire une idée sur deux prestations. « La demande n’est pas une affaire de wedding planner, c’est sans doute sociétal », analyse Margaux, qui ajoute : « Nous ne sommes par Amérique et n’avons pas les mêmes coutumes ».

« En France, on prend plus le temps et c’est moins ancré dans les mentalités de prendre une personne pour organiser sa demande. » En revanche, pour le jour J, Éclat de rêve revendique 800 mariages en quinze ans. L’agence, qui organise «tous les moments de partage de la vie », n’intervient donc que très peu sur les demandes. En revanche, les clients se manifestent juste après et Éclat de rêves se creuse pour organiser enterrements de vie de jeunes filles, mariages et baby shower.

> Eclat de rêve

«Tout est prétexte à faire la fête»

Rencontre avec Jean Viard, sociologue, directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Comment a évolué le mariage ? 
« Tout d’abord, on vit vingt ans de plus que les générations précédentes et on fait des choses différentes durant ces vingt ans. La vie est plus longue, mais les séquences qui la composent sont plus courtes. On peut retenter sa chance à tous les âges et on a encore assez de temps pour reconstruire un couple, une maison ou changer de métier.

Avec 60 % des enfants nés hors mariage, ce dernier n’est plus une activité du couple et notre société gérée par le temps libre, pousse à la démultiplication des activités tout en les cloisonnant (famille, collègues, sport). Il est donc plus facile d’avoir une “double vie” qu’avant. Le mariage n’est plus aussi fondamental qu’avant et les gens n’ont plus la sensation de s’engager pour la vie (phénomène urbain : 50 % des unions officielles sont dissoutes avant cinq ans).

L’infidélité a toujours existé, mais ses conséquences ont évolué. En 1968, tout le monde se trompait et on ne divorçait pas pour autant, car les compteurs étaient remis à zéro. Plus tard, en cas de tromperie, on attendait que les enfants soient majeurs pour se séparer.

Jean Viard. Photo Virginie JULLION

Comment expliquer le succès des wedding planners et des émissions de téléréalité ?
« Dans une société dictée par l’art de vivre, tout est prétexte à faire la fête : une demande en mariage, un mariage, une grossesse et même un divorce. Les “divorces party” suivent d’ailleurs cette tendance, où chacun essaie d’être le moins conflictuel possible (50 % des divorces par consentement mutuel). Les événements de la vie auparavant destinés à la sphère intrafamiliale, sont désormais organisés par des professionnels et partagés sur les réseaux sociaux. »

Alors, plus personne ne se marie ?
« Le mariage reste une réalité dans les communautés où la religion a une place forte. Pour les autres, il est souvent l’occasion de relancer sa vie sentimentale en se disant : “tiens si on faisait une fête”… »