Il y a 75 ans, la rafle des enfants d'Izieu

C’est un havre de paix adossé aux montagnes du Bugey. Un lieu baigné de lumière surplombant le Rhône, aux confins des départements de l’Ain, de l’Isère, de la Savoie et du Rhône.

Au bout de la sinueuse route des vignes, au détour de deux ultimes lacets, se dresse, face au massif de la Chartreuse, la paisible maison d’Izieu. Une bâtisse aux allures de maison de famille idéale, érigée dans un écrin de verdure préservé où résonnent encore les rires des enfants de la colonie d’Izieu qui, à l’été 1943, se lavaient dans l'eau de la fontaine (datée de 1869), théâtralisaient leurs aventures sur le perron de leur foyer d’accueil ou bien équeutaient, en groupe, les haricots sur la grande terrasse…

@Maison d'Izieu / Coll. succession Sabine Zlatin

Représentation théâtrale sur la terrasse de la maison d'Izieu qui servait de scène à l'été 43 @Maison d'Izieu / Coll. Henry Alexander

La colonie d'Izieu à l'été 43. Pluches de haricots sur la terrasse @Maison d'Izieu / Bibliothèque nationale de France / Coll. Sabine Zlatin

@Maison d'Izieu / Coll. succession Sabine Zlatin

Représentation théâtrale sur la terrasse de la maison d'Izieu qui servait de scène à l'été 43 @Maison d'Izieu / Coll. Henry Alexander

La colonie d'Izieu à l'été 43. Pluches de haricots sur la terrasse @Maison d'Izieu / Bibliothèque nationale de France / Coll. Sabine Zlatin

75 ans plus tard, les lieux maquillent une obscure clarté, une beauté terrifiante. Le 6 avril 1944, 44 enfants et 7 adultes juifs furent déportés par la Gestapo. 42 enfants et 5 adultes ont été gazés à Auschwitz-Bikernau. Deux adolescents et le directeur de la maison furent, eux, fusillés en Estonie. L’un des terribles épisodes de l’occupation allemande dans le département.

@ B. Dressler

@ B. Dressler

Onze mois plus tôt, en mai 1943, Sabine Zlatin et son mari Miron créaient la colonie d’Izieu en zone italienne (la persécution antisémite y était moindre qu'en zone allemande) avec l’espoir de faire passer ces enfants en Suisse. Au total, 105 enfants, âgés de 4 à 17 ans, passeront par la maison d’Izieu.

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Lettres et dessins des enfants exposés dans la maison d'Izieu

Mais en septembre 1943, les Allemands pénètrent à Belley au moment où les Italiens se retirent de la guerre. Quelques mois plus tard, en février 1944, la Gestapo perquisitionne les locaux de l’Ugif (Union générale des Israélites de France) à Chambéry et découvre l’existence de cette colonie…

Sabine Zlatin,
la Dame d'Izieu

Elle était absente quand les soldats allemands ont raflé les 44 enfants juifs de la colonie d’Izieu, le 6 avril 1944. Un télégramme l’a avertie de la terrible nouvelle. Sabine Zlatin est rentrée aussi sec de Montpellier où elle effectuait des démarches administratives. Parmi les disparus, déportés et tués, son mari Miron, 40 ans, avec qui elle avait ouvert ce lieu d’accueil et de protection, en mai 1943.

Sabine Zlatin est née à Varsovie, en Pologne, en 1907. La jeune femme, qui voulait faire les Beaux-arts, devient finalement infirmière.

Sabine Zlatin dans sa tenue d'infirmière de la Croix-Rouge @Maison d'Izieu / Coll. succession Sabine Zlatin

Sabine Zlatin dans sa tenue d'infirmière de la Croix-Rouge @Maison d'Izieu / Coll. succession Sabine Zlatin

Avec Miron, ils sont naturalisés Français en 1939. Membre de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants), association juive, Sabine Zlatin se spécialise rapidement dans la sortie des enfants. C’est ainsi qu’elle et Miron quittent la région de Montpellier où ils se sont établis quand les mesures de déportation commencent.

Sabine Zlatin est morte à Paris en 1996.

Pierre-Marcel Wiltzer,
le soutien et protecteur

Sous-préfet de Belley (d'octobre 1942 à mars 1944), Pierre-Marcel Wiltzer (né le 14 avril 1910 à Sarreguemines en Moselle), est contacté au printemps 1943 par la préfecture de l'Hérault pour aider Sabine Zlatin à trouver un refuge en zone d'occupation italienne à des enfants juifs sortis des camps d'internement. Secondé par Marie-Antoinette Cojean, secrétaire générale de la sous-préfecture, il facilite l'installation de la colonie d'Izieu et veille sur son quotidien. En 1988, il devient président de l'association pour la création du "Musée-mémorial des enfants d'Izieu" jusqu'en 1995. Il décède le 1er mars 1999 à Paris.

Gabrielle Perrier, l'institutrice

Gabrielle Tardy (née Perrier, 1922-2009) est nommée institutrice à la colonie d'Izieu d'octobre 1943 au 5 avril 1944, date à laquelle elle rentre dans sa famille pour les vacances de Pâques.

"Cinq jours seulement, mesure exceptionnelle et draconienne cette année-là témoignait l'institutrice dans "Mémoires de la Dame d'Izieu" de Sabine Zlatin (Gallimard, 1992). Mme Zlatin s'était absentée pour quelques jours. Gaiement j'enfourchais mon vélo le mercredi soir 5 avril après la classe, accompagnée de nombreux : "Au revoir Mademoiselle et bonnes vacances!" Le lendemain, je me rendis à Belley, la ville voisine de Colomieu, pour faire des courses. J'aperçus une jeune fille d'Izieu, une amie, et m'avançais joyeusement vers elle. C'est alors que, incrédule d'abord, puis atterrée, j'entendis ces mots : "Mais tu ne sais donc pas? Les Allemands sont venus ce matin à Izieu et ont emmené toute la colonie ! Des soldats sont encore là-bas qui gardent la maison." Trois jours plus tard, je retournais à Lélinaz. M. et Mme Particoz, les fermiers voisins, et leur employé Julien Favet, avaient assisté, terrorisés et impuissants, au drame. En pleurs ils me racontèrent: l'arrivée subite des voitures allemandes et de deux gros camions, la rapidité avec laquelle personnel et enfants furent jetés dans les véhicules, leurs cris d'épouvante puis, au départ, le chant de défi :"Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine!".

« Gabrielle Perrier, jeune belleysane, a bien travaillé quand on voit ce qu’écrivaient les élèves dans leurs lettres, développe Dominique Vidaud, directeur de la maison d'Izieu. Elle a répondu à l’attente de Sabine Zlatin de permettre aux enfants de devenir de futurs citoyens français, de s’approprier la langue et les valeurs de notre pays. »

Léa Feldblum, la seule rescapée

Léa Feldblum, seule rescapée de cette rafle, est décédée en 1989 à Tel-Aviv. Encadrante de la maison d’Izieu, elle avait 25 ans au moment où les 44 enfants et 7 adultes sont emprisonnés du 6 au 7 avril 1944 à la prison Montluc à Lyon.

Léa Feldblum à droite sur la photo @Maison d'Izieu / Collection Henry Alexander

Léa Feldblum à droite sur la photo @Maison d'Izieu / Collection Henry Alexander

Au procès Barbie en 1987, Léa Feldblum, témoigne : « Les enfants, on les a mis par terre et nous, les grandes personnes, avec les mains attachées en haut sur le mur. » Elle précise que les adultes et les plus grands ont été interrogés, mais pas les enfants.

Convoyée en train au camp de Drancy le 7 avril 1944, Léa Feldblum est dans un compartiment avec les plus petits. Elle voit passer sur le quai les adolescents Théo Reis et Arnold Hirsch menottés. Enfants et adultes entrent au camp de Drancy le 8 avril 1944. Léa Feldblum, munie de faux papiers au nom de Marie-Louise Decoste, révèle son identité juive. Elle veut rester auprès des enfants. Tous sont déportés par différents convois entre avril et juin 1944.  Le 13 avril 1944, 34 des enfants d’Izieu et 4 des éducateurs sont déportés de Drancy vers Auschwitz-Birkenau par le convoi n° 71.

Après trois jours d’un trajet aux conditions inhumaines, ils arrivent sur la Judenrampe, où l’on procède à la « sélection ». Les enfants sont dirigés vers les chambres à gaz. Léa Feldblum est dirigée vers un kommando de travail et entre au camp d’Auschwitz-Birkenau. Elle porte sur l’avant-bras le matricule 78620 et sert de « cobaye » aux médecins nazis pour des expérimentations médicales. Elle est en vie lorsque le camp est libéré en janvier 1945.

Ses parents périrent en France durant la guerre et son frère et sa sœur furent déportés de Drancy à Auschwitz, où ils furent assassinés.

Léa Feldblum est revenue témoigner en France pour le procès Barbie en 1987.  Elle est morte en 1989 à Tel Aviv où elle vivait depuis 1947.

Samuel Pintel: mémoires d'une famille déportée

@Collection Samuel Pintel

@Collection Samuel Pintel

Sur la photo ci-dessus, Madame Pintel assise, pose avec son fils (3 ans) chez le photographe. Mention manuscrite au verso: "Le 24/11/40 . A mon cher mari et mon cher papa."
Destinée à être envoyée à Jacob, le père de Samuel, cette photo ne lui parviendra jamais.

Engagé dans l'armée française en 1939, le père de Samuel est fait prisonnier le 6 juin 1940 et détenu en captivité en Allemagne au stalag VIIB situé près de Memming. Sa mère sera raflée le 16 novembre 1943, à l'hôtel des Marquisats à Annecy.

Podcast 1 : Samuel Pintel échappe à une première rafle avant d’arriver à Izieu

Par sa condition de femme de prisonnier de guerre, elle est épargnée et est internée au camp annexe parisien Lévitan avant d'être déportée à son tour au camp de Bergen-Belsen en juillet 1944. Après la guerre, ses deux parents reviendront sains et saufs des lieux où ils seront retenus en captivité.

De son côté, Samuel Pintel arrive à Izieu deux jours après cette rafle, le 18 novembre 1943. «  Je suis pris en charge par le directeur de la colonie, Miron Zlatin, venu spécialement avec son vélo et sa cariole. Il récupère un autre enfant et nous remonte à Izieu, soit 45 km, en franchissant le col de l’Epine (1 000 mètres) », se souvient encore Samuel Pintel, âgé de 6 ans à l'époque.

Podcast 2 : pourquoi Samuel garde un très mauvais souvenir de son passage à Izieu

Arrivé à Izieu au début de l'hiver, il a passé beaucoup de temps dans la maison, partageant de nombreuses activités manuelles (pliage de papiers, dessins) avec les autres enfants. « J’étais fils unique à l’époque donc j’ai découvert une multitude de jeux. »

Podcast 3 : que faisaient les enfants à Izieu ?

Samuel Pintel témoignant devant une classe © Maison d'Izieu

Samuel Pintel témoignant devant une classe © Maison d'Izieu

Samuel Pintel a su bien plus tard qu’il avait séjourné à Izieu. Il se rappelait seulement que la maison était située près de Chambéry. « Je l’ai découvert lors du procès Barbie en 1987, en reconnaissant les lieux lors des différentes émissions. » Samuel est retourné pour la première fois sur les lieux, deux ans plus tard. Il reste l’une des dernières mémoires d’Izieu.

Visite virtuelle : découvrez la maison et le musée d'Izieu

L'extérieur, la salle de classe, le réfectoire, mais aussi le musée et les salles accueillant la grande exposition, voici un aperçu de ce que vous pouvez voir à Izieu, grâce à nos images 360° ci-dessous. Il suffit de cliquer et faire pivoter l'image. Bonne visite !

Le premier mémorial, inauguré en 1994 par le président Mitterrand, était centré surtout sur la maison. « Sur le poids très sensible du lieu, les lettres, les dessins et photos des enfants. L’expo était minimaliste », concède Dominique Vidaud, directeur de la maison d’Izieu. En 2015, une nouvelle exposition a vu le jour, avec une extension considérable des bâtiments pour accueillir les archives, le centre de documentation et les trois grandes salles pédagogiques, fréquentées par  près de 14 000 élèves par an. « Nous avons investi dans des outils numériques très intéressants mais nous ne voulions pas que ce soit un gadget mais bien une autre manière de transmettre des contenus intéressants. »

La maison d'Izieu à 75 ans d'intervalle

Devoir de mémoire,
devoir de comprendre

Le 8 mars 1988, au lendemain du procès Barbie, une association se constitue autour de Sabine Zlatin et Pierre-Marcel Wiltzer pour la création du « Musée-mémorial d’Izieu ». Grâce à une souscription nationale, l’association achète en juillet 1990 la maison qui avait accueilli la colonie. Un comité scientifique regroupant des personnalités scientifiques et institutionnelles reconnues est créé afin de transformer la maison en un lieu de mémoire vivant, ouvert à tous. L’historienne Anne Grynberg est chargée de la conception du projet muséographique.

La légion d'honneur a été remise à Sabine Zlatin le 23 mars 1989

La légion d'honneur a été remise à Sabine Zlatin le 23 mars 1989

En 1992, François Mitterrand, président de la République, sensibilisé par différentes personnes concernées ou touchées par cette histoire, inscrit ce projet au programme des Grands Travaux. L’État se saisit ainsi de cette mémoire.

Le 24 avril 1994, le président de la République inaugure le « Musée-mémorial des enfants d’Izieu », qui deviendra en 2000  « Maison d’Izieu, mémorial des enfants juifs exterminés ».

Par décret présidentiel du 3 février 1993, la Maison d’Izieu est désignée par la République comme l’un des trois lieux de la mémoire nationale (avec le Vélodrome d’Hiver et l’ancien camp d’internement de Gurs, dans les Pyrénées-Atlantiques) où sont organisées des cérémonies officielles lors de la « journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « gouvernement de l’État français » (1940-1944). »

Désormais 75 ans après ce terrible épisode de l’Histoire, la Maison d’Izieu continue de rendre hommage à ses enfants. Mais pas que. Son rôle est aussi d’éduquer et d’apprendre à identifier toutes les formes d’intolérance et de discrimination. En décryptant les crimes et les génocides marquants des dernières décennies.

Un lieu touristique et culturel important du département