Belleroche :

De la grande tour à la barre : de tous ces immeubles il y en a marre ?

Le Progrès/Paul Ganassali

Le Progrès/Paul Ganassali

Le quartier de Belleroche n'aura bientôt plus le même visage. C’est la promesse faite par le grand projet de rénovation urbaine qui devrait modifier à tout jamais la colline telle qu'on la connaît.

Belleroche c’est quoi ? Une quinzaine de tours et de grandes barres d’immeubles d’abord. Celles des Cygnes notamment, la grande et la petite, aujourd’hui disparues, symboles malgré elles du quartier pendant des années. Le stade Bernard-Clausel aussi, et son olympique, entourés des écoles et de la maison du Rhône. Des commerces, Halal shopping et quelques cafés. Mais Belleroche, ce sont surtout plus de 5300 habitants d’un quartier qui n’a cessé de grandir et qui s’étend aujourd’hui sur trois communes : Villefranche-sur-Saône, Gleizé et Limas.

Souvent vu comme un village à l’extérieur de la ville, rongé par le chômage et l’insécurité où les commerces disparaissent peu à peu, ce Belleroche, tel qu’on le décrit parfois aujourd'hui, n’a pas toujours existé. Il a été fait et défait, façonné par le temps, les mairies successives et les personnes qui y ont vécu ces soixante dernières années.

Depuis 2017, un projet de rénovation urbaine est en route. L’objectif, changer l’image de Belleroche grâce à une refonte totale du quartier.

Après l'achèvement de la première tranche de construction en 1953-1954, l'office HLM du département du Rhône lance un nouveau programme.

Photo P. Eymin, collection Ville de Villefranche

Photo P. Eymin, collection Ville de Villefranche

C'était d'abord une colline sans nom.
Un simple coin de verdure à l'écart de la ville.

On l'oublie parfois, mais la colline offre une vue imprenable sur les premiers monts du Beaujolais. Un grand domaine paisible où se retirer pendant les vendanges dès le XVe siècle. À l'époque, on pensait que la source, aujourd'hui située derrière la grande cheminée, guérissait les yeux. C'est ce qui attire la famille de seigneurs d'Essertine, premiers propriétaires du château, qui prendront le nom de Belleroche.

À la fin des années 1930, la Grande Guerre est passée par là. L'économie est incertaine, les derniers héritiers meurent et le château, inoccupé, est laissé à l'abandon.


Vingt ans plus tard, l'industrie est en plein essor. Blédina (alors encore entreprise Jacquemaire) se développe et cherche un terrain où construire des logements pour ses salariés. Armand Chouffet, maire de l'époque, donne le feu vert pour un premier programme de construction, et tout s’accélère.
Le château est détruit en 1952 et une première tranche de travaux est lancée l'année suivante. Rapidement, 205 logements sortent de terre, notamment avec les petites villas de la rue du Commandant-Charcot et du Commandant-l'Herminier, puis 286 de plus quelques années plus tard avec la construction des barres des Cygnes. La cité ouvrière de Belleroche est née.


"Il faut se souvenir, qu'au moment de sa construction dans les années 1950, Belleroche est un quartier prisé pour sa modernité et son confort que les habitants du centre-ville envient."
Philippe Branche, direction des affaires culturelles de Villefranche

Pour une majorité des locataires venus des vieux immeubles du centre-ville et des campagnes alentour, ces appartements offrent des équipements enviables : ascenseurs, salles de bain privatives, balcons. À l'époque, la grande barre des Cygnes est bordée à l'ouest par des champs et des vaches et le stade n'est encore qu'un étang mais le béton s'installe petit à petit sur la colline.

Coll. Ville de Villefranche

Coll. Ville de Villefranche

Coll. Ville de Villefranche

Coll. Ville de Villefranche

Coll. Ville de Villefranche

Coll. Ville de Villefranche

La mauvaise réputation

Quand on parle de Belleroche, c’est rarement pour l’encenser. Chômage, délinquance, séparatisme, depuis des années, le quartier traîne une mauvaise réputation. Déjà en 1993, lors de conventions de quartier, la discussion tourne autour de "réhabilitation", de "changer l’image" et de "réduire l’échec."

Photo Facebook Belleroche

Photo Facebook Belleroche

À première vue, Belleroche semble bien triste
et les rues sont mortes.

Les immeubles sont en mauvais état, tagués du logo du quartier et les poubelles qui débordent sur le trottoir, portent encore les stigmates d’anciens conteneurs incendiés. L’église et la maison de quartier sont parties en fumée, La Poste a fermé après plusieurs braquages et petit à petit, les commerçants ont déserté le quartier :" Ici, il n'y a vraiment rien à faire. On est en confinement toute l'année."

" C’est fini le temps des gangs et des braquages "

Selon les habitants, il n'y a plus rien pour eux. Plus de bureau de tabac, ni de distributeur ; plus de fleuriste ni de droguerie. Rien que trois cafés dans des locaux embués enroulés autour d'un Halal shopping. "Depuis des années, on demande un terrain en synthétique pour pouvoir jouer au foot. On a juste deux pauvres poteaux sur du goudron : le carré rouge. Tous les jours, les petits s'écorchent le genou en trébuchant dans un des cratères du terrain", témoigne Sabri, 18 ans. Plus loin, il désigne les trous dans la pelouse : "Regarde, ça c'est des terriers pour les rats. Là-bas, sur la façade, c'est un nid à cafards. Comme personne ne vient vider les poubelles, ça s'accumule et ça les attire. On a l'impression qu'on est obligé de mettre le feu pour qu'on nous écoute."

" C’est fini le temps des gangs et des braquages. Aujourd’hui, le quartier est calme. Je vous défie de trouver un coin de deal ici. Les darons du quartier veillent au grain », assure Rida. S’il a "eu des ennuis dans le passé", il fait aujourd’hui partie de la génération qui canalise les plus jeunes.
Pourtant, du deal, il y en a. En décembre 2019, une descente de police a permis de mettre la main sur 800 grammes de cannabis dans un appartement. En mai 2020, c'était 1030 g, trois armes longues et une arme de poing. On est loin de l'image d'un quartier calme. "Même si ce n'est pas un quartier idyllique et que la restructuration arrive à temps, Belleroche n'est pas le quartier de l'agglomération où il y a le plus de problème", tempère le commissaire Éric Debeugny.

Selon les jeunes du quartier, " le problème, c’est qu’on se sent abandonnés. C'est pour ça qu'il y a de la délinquance. "

"Les chaudières ne fonctionnent pas et les ascenseurs restent bloqués. Les bâtiments sont pourris de l’intérieur. Ça pue. Il y a quelques années, un homme qui vivait au rez-de-chaussé est mort dans son appartement. On a tellement l'habitude que ça sente mauvais dans les parties communes qu'on a mis des semaines à se rendre compte que l'odeur venait de chez lui."
Mabrouk, 31 ans, enfant du quartier

Les agents de résidence régulièrement pris à parti

Sylvie Duverger est agent de résidence de l'Opac. Sur place, elle est le premier lien entre le bailleur social et les locataires. Elle s'occupe du nettoyage et de signaler les dysfonctionnements comme les ampoules à changer où les infrastructures dégradées par exemple.
Pendant trois ans, elle a travaillé à la résidence des Alouettes, sur le plateau de Belleroche avant d'être transférée plus bas, à la résidence des Colombes, où le quotidien est plus apaisé. Tous les jours, il fallait nettoyer l'urine dans le hall d'entrée, les ordures éparpillées dans toutes les parties communes et faire face aux insultes de la part de certains résidents. Avec le temps, elle a fini par gagner leur confiance : "Quand on fait bien notre travail, un respect mutuel fini par s'installer." Malgré tout, ces dernières années, de plus en plus de ses collègues ont été mis en arrêt, remplacés, après les caillassages et la pression psychologique.

Un quartier plein de contradictions

Tous les matins, ils sont nombreux à se réunir sous l’œil des caméras de surveillance de la Ville qui veillent sur la place de Belleroche.
"La place, c'est un aimant. C'est le seul endroit où discuter au chaud", témoigne Hotman, 21 ans.
Avec le nouveau kebab, les trois cafés font office de lieux de réunion avec chacun leurs habitués. Deux d'entre eux sont des associations ; le Top bar est le seul à avoir une véritable licence. Depuis huit ans, Makail y sert "le meilleur café crème de Villefranche" sous l’œil de son père, Muammer Top ( d'où le nom du bar), dit " le Sultan" : "Il y a un cubi de blanc au cas où, si un français veut de l'alcool. Mais je surveille, interdit d'en servir à un musulman." "C'est une posture, pour se donner bonne conscience, ricane un habitué. Dans la vraie vie, il est beaucoup moins strict. Il y a plein de soi-disant musulmans qui boivent de l'alcool ici."

Des jeunes surtout, des moins jeunes aussi, des anciens du quartier se croisent tout au long de la matinée. Tout le monde semble se connaître depuis des années. Comme dans un bistrot de campagne, on fume un petit peu dedans, il y a peu de femmes et on peut mettre le café sur la note.

Muammer Top vient tous les matins rendre visite à son fils, gérant du café.

Muammer Top vient tous les matins rendre visite à son fils, gérant du café.

Isa, gérant du Mesken restaurant. Le seul du quartier.

Isa, gérant du Mesken restaurant. Le seul du quartier.

"C'était mieux avant"

Si tout le monde ne prend pas en référence la même époque, ils s'accordent quand même sur une chose : "C’était mieux avant".
Avant, il y avait la maison de quartier où les jeunes pouvaient se réunir. Avant, il y avait des commerçants. Il y avait La Poste, il y avait le marchand de tabac, il y avait le marchand de couleurs, il y avait le coiffeur, l’épicier, et la mercerie. Il y avait la boulangerie et la boucherie. Avant, il y avait la grande barre...
Pour certains, le quartier est même laissé à l'abandon volontairement par les autorités pour justifier le projet de restructuration urbaine.
Et quand le complot pointe son nez, les médias, les politiques de la ville, l’État, les bailleurs sociaux ou même Israël peuvent être jugés complices. L'incendie de la maison de quartier en octobre 2013 ? "Pas impossible que la mairie l'ai organisé"; les appels à projet pour les travaux ? "Il doit y avoir des dessous-de-table"; une concentration de chômage et de pauvreté dans les banlieues prioritaires : "Ça arrange le gouvernement de nous discriminer".


Globalement, ils ne croient pas beaucoup à la restructuration qui leur apparaît comme une nouvelle promesse sans résultat concret pour eux. Ou pire : un moyen de les déloger du quartier qu'ils critiquent mais qu'ils aiment tant. "Ils ont viré des personnes âgées de la grande barre pour qu'ils finissent leurs jours en Ehpad pendant le Covid", accuse Slimane. "Ma mère y a vécu pendant 50 ans, c'était sa maison. Aujourd'hui, elle est complètement déracinée", témoigne Atem.
Comme un village à part, Belleroche a sa propre identité, ses slogans, son logo, ses figures, et il ne faut pas y toucher.

"De la grande tour à la barre, de tous ces immeubles, il y en a marre"
Pleine de contradictions quand on sait qu'ils s'opposent à la destruction des immeubles, cette phrase est régulièrement scandée avec fierté quand on demande de définir le quartier.

Tout comme le logo, personne ne semble connaître précisément l'origine de la punchline. "On l'a toujours chanté dans le quartier, ça fait tellement longtemps, on ne sait plus d'où ça vient. Un ancien rappeur du quartier je crois." Le tag en forme de double trident inversé, symbole d'appartenance, est inscrit sur de nombreuses façades mais aussi à la gare ou dans des trains. "Un jour, j'en ai même vu un en Espagne", assure Mussad, qui vit aujourd'hui à Gleizé après avoir grandi à Belleroche, mais passe encore ses journées dans son quartier d'enfance : "Ma mère vit toujours ici, elle peut garder mes enfants pendant que je vais voir les potes au café."


Il faut bien reconnaître qu'à première vue, malgré quelques fumeurs de joints éparpillés, Belleroche ne ressemble pas au quartier sensible qui squatte les colonnes faits divers.
Pour beaucoup, c'est une question de racisme. La faute au rejet des musulmans dans la société, aux perquisitions vécues comme "de la provocation", au manque de moyens ou encore aux "médias", désignés comme un amas d'informations floues et corrompues.

Devant tant de victimisation, Sadem, un ancien du quartier, s'insurge : "Il faut arrêter de dire que c'est toujours la faute des autres. Vous tous, vous êtes une génération pourrie. C'est vrai qu'aujourd'hui ça va mieux, qu'il n'y a plus de deal, plus de braquage, mais regardez autour de vous, c'est parce qu'il n'y a plus rien à braquer ! Si on veut s'en sortir, il faut s'en donner les moyens."
Fervent musulman, il pense que la religion peut sauver le quartier. "Ils jurent tous sur le Coran mais ne l'ont jamais lu. La religion c'est d'abord le respect."
D'après lui, une école coranique à Belleroche permettrait de "cadrer" les jeunes générations. "À l'école publique, les filles s'habillent comme des P*tes. Il ne faut pas s'étonner que certains dérapent."
Au sein du petit groupe réuni devant le café, ce genre de propos sexistes semblent faire l'unanimité. Et les discussions sont parfois en contradiction totale avec les sujets de sociétés qui font l'actualité.

Malik et Sabri, 18 et 25 ans, sont à peine conscients que leurs mœurs peuvent choquer : "C'est juste une question de pudeur. Les filles ne sont pas faites pour montrer leur corps. C'est normal. Et c'est pareil dans les autres religions. En Israël, les femmes juives cachent leur visage. Ici, c'est la même chose", expliquent-ils en oubliant presque qu'ils vivent dans un pays laïc. "Les Françaises font ce qu'elles veulent. Mais ici, si ta fille ou ta sœur a mauvaise réputation, c'est toute la famille qui est salie."

Selon les résidents, les bâtiments sont laissés à l'abandon.

Selon les résidents, les bâtiments sont laissés à l'abandon.

Sur le chemin de l'école.

Sur le chemin de l'école.

Selon les résidents, les bâtiments sont laissés à l'abandon.

Selon les résidents, les bâtiments sont laissés à l'abandon.

Sur le chemin de l'école.

Sur le chemin de l'école.

Les invisibles

Sur la place principale, dans les rues comme au café, une partie de la population manque à l'appel : les femmes. Le sexe féminin à l'air d'être divisé en deux catégories : les enfants et "les mamans", toutes réunies à la sortie des écoles.
Mais les femmes, celles entre deux âges, ni scolarisée ni mariée sont invisibles.

Il faut dire que l‘espace public n’est pas très accueillant. Les hommes se retrouvent au café, les plus jeunes jouent au foot, discutent en fumant sur les bancs, et il n’y a, apparemment, pas d’endroit où se réunir entre femmes.

Ou sont les femmes ?

"On préfère venir à Villefranche ou aller à Lyon. On boit des cafés, on fait les magasins entre copines. On est plus tranquille", témoigne Inès qui se balade en ville avec ses amies. Elles ont une petite vingtaine d'années et, comme beaucoup de jeunes filles de leur âge, profitent de sortir du quartier pour fumer des cigarettes et fréquenter d’autres personnes. "C’est surtout une question de respect pour nos parents. À Belleroche, tout le monde se connaît, on a l’impression d’être surveillée."

La religion n'est même pas vraiment un sujet pour elles. Elles sont toutes françaises et musulmanes, et pratiquent chacune à leur façon. Selon Nora, "à Belleroche, il y a deux clans." Elles font partie de celui qui a choisi de s’émanciper du quartier. Les autres, "ceux qui traînent sur la place, sont restés bloqués au Moyen Âge."
"Ils ne sont pas nombreux, ajoute son amie, mais c’est ceux qui font du bruit."

Au sein des quartiers prioritaires de la ville (QPV), la part de femmes exprimant un sentiment d’insécurité dans leur quartier est plus de deux fois supérieure à celle des femmes de la France entière (31,7 % contre 14,7 %).
Commissariat général à l'Égalité des territoires

Un véritable no-man's land d'identité

Flâner en ville est tout à fait normal pour ces jeunes filles. Mais une partie de la population du quartier a vécu pendant longtemps à l'étranger avant de s'installer à Belleroche. Pour certaines, le centre-ville, les cigarettes, les magasins et les cours de pilates au gymnase semblent être le bout du monde. Et la civilisation française reste désespérément éloignée de leur quotidien.

Pour aider ces femmes à s'émanciper, pour apprendre le français et pour mieux comprendre la société actuelle, l'association Mille est Une est installée depuis cinq ans au local des vies de quartier, à Belleroche. "Ici, c'est un espace d'échange où on peut parler de tout, sans tabou. La langue française est surtout un outil qui permet ensuite d'aborder de nombreux sujets comme la laïcité ou encore la place des femmes dans la société", informe Marielle Velut, coordinatrice et formatrice de l'association.

Les participantes viennent toutes de l'étranger : Algérie, Tunisie, Russie, Turquie. La plupart vivent ici depuis plusieurs années, sans réussir à s'intégrer. "Pour beaucoup, elles pensent que pour vivre heureux, il faut vivre caché", témoigne Marielle Velut. Ces femmes sont comme emprisonnées dans un carcan de préjugés qui les assaille de tous côtés. Elles ont, à la fois, un pied dans une France qui, selon elles, a du mal à les accepter, et un autre dans un pays d'origine qu'elles ont quitté depuis longtemps et qu'elles ne connaissent finalement plus vraiment. "C'est un véritable no-man's land d'identité", analyse la coordinatrice.


Car à Belleroche, "on peut vivre vingt ans sans parler un seul mot de français". Selon Didem, une femme turque installée à Villefranche depuis cinq ans : "Les deux premières années, j'ai vécu sans connaître aucun français. Pourtant, je voulais vraiment apprendre, connaître la culture, les gens. Que font les Français pendant leur temps libre ? Où sont-ils ? Je ne les vois pas. J’ai voulu trouver du travail pour me familiariser avec la population locale mais à Pôle emploi, on me disait : Pourquoi vous ne cherchez pas un poste dans un restaurant turc ? Quand j’ai rencontré Marielle et commencé à suivre les cours de l’association, ça a été un nouveau départ. Un nouveau pas vers la France."

"On ne peut pas nous mettre dans un coin et ensuite nous dire : vous ne vous intégrez pas, renchérit Nabila, une amie. À chaque fois que je trouve du travail, on me demande si je suis d'accord pour retirer mon voile. Dans le service public, je comprends, on est en France, on doit respecter la loi française. Mais il n’y a aucune raison lorsqu’il s’agit d’un poste dans l’administratif, dans le privé, à l’accueil ou dans la vente. "

"Il y a eu un avant et un après Samuel Paty"

Sans parler la langue, c'est forcément plus difficile, mais le véritable travail consiste à décortiquer l’actualité. Et avec les récents attentats, le tourbillon d’informations a quelques fois été difficile à canaliser. « Il y a eu un avant et un après Samuel Paty », analyse Marielle Velut. Si de son côté, elle a pris conscience qu’elle exerçait un métier à risque, beaucoup de ses élèves ont également eu peur. Mais de leur propre liberté de penser. "Ils sont terrorisés de ne pas savoir ce qu’ils ont le droit de dire et de ne pas dire. Ce n’est pas toujours facile pour eux de comprendre pourquoi les caricatures du prophète sont autorisées, pourquoi on en parle à l’école alors qu’on leur répète que c’est un lieu laïc. L’objectif est de les amener à comprendre des notions comme la liberté d’expression à la française."

Au fil des séances, les participantes arrivent petit à petit à rompre le sentiment d'isolement, "le meilleur moyen de lutter contre le repli sur soi et le communautarisme." Et les bénévoles sont très satisfaites des résultats : "On les voit évoluer très vite. Et ça a une influence sur toute la famille, tout l’entourage. Au début, certaines femmes n’avaient pas le droit de venir car leur mari voyait l’association d’un mauvais œil."
Petit à petit les mentalités changent et les rangs de l’association s’agrandissent. Dernièrement, une ancienne élève a même fait tellement de progrès qu’elle a intégré l’équipe de bénévoles.

Photo Progrès/Dorothée Robine

Photo Progrès/Dorothée Robine

Dhouha était d'abord élève à Mille et Une. Aujourd'hui, elle est bénévole de l'association.

Dhouha était d'abord élève à Mille et Une. Aujourd'hui, elle est bénévole de l'association.

Fin de la première phase des travaux en 2021 ?

À Belleroche, certains s'impatientent. Oui, la grande barre a été détruite. Oui, de nombreuses personnes ont déjà été relogées. Mais, à quatre ans de la fin des travaux, le visage du quartier ne semble toujours pas avoir été remodelé en profondeur.

Étalé sur presque dix ans (2015-2024), le projet de renouvellement urbain du quartier de Belleroche a pourtant déjà bien commencé.
Et les étapes administratives sont nombreuses : 2017, signature d'un protocole de préfiguration du projet ; mai 2019, validation du projet urbain détaillé par le comité d'engagement de l'ANRU ; de février à novembre 2020, étude de diversification de l'habitat.

Le projet est conçu en deux phases. Et, selon le calendrier indiqué sur le rapport du conseil communautaire de novembre 2020, la première, appelée "Cœur de projet" devrait se terminer d'ici fin 2021.
Elle implique, entre autres:

La démolition :

  • de 510 logements sociaux
  • des écoles Prévert et Bonthoux
  • du centre commercial "aux belles roches".

La requalification :

  • de 314 logements sociaux (dont 58 hors financement ANRU)
  • d'un changement d'usage du bâti "rotonde" vers un espace associatif
  • de l'école Montet
  • de l'extension des Pierres Bleues de Gleizé

La résidentialisation :

  • de 653 logements sociaux

De nouveaux équipements publics :

  • Le pôle enfance
  • La maison de santé
  • Pôle citoyen et administratif

Des espaces publics majeurs :

  • Un parc linéaire
  • La création du mail structurant nord-sud
  • Le traitement paysager du Belvédère

Une fois terminé, le projet de rénovation urbaine devrait ressembler à cela.

Une fois terminé, le projet de rénovation urbaine devrait ressembler à cela.

Entre 2022 et 2023, la deuxième phase du projet, appelée clause de revoyure, concernera principalement "la programmation habitat des franges de quartier et éventuellement quelques opérations d'aménagement d'espaces publics, notamment dans le secteur des Impasses", annonce le compte rendu du conseil communautaire.


"On trouve, autour des immeubles de Belleroche, des espaces verts et des parkings non délimités, une sorte de no man’s land qui entraîne des conflits d’usage et d’entretien. Il faut donc recréer des îlots urbains", annonce le maire, Thomas Ravier. "C'est vrai que la configuration actuelle ne nous est pas favorable", analyse le commissaire Éric Debeugny. Le renouvellement urbain devrait nous permettre de mieux intervenir et de densifier les caméras de surveillance sur le secteur."

Surtout, les futurs travaux devraient permettre plus de mixité sociale et une meilleure jonction avec les trois communes de Villefranche-sur-Saône, Gleizé et Limas, et leur centre-ville. " Beaucoup de gamins n'ont jamais traversé le Promenoir ", remarque Philippe Branche, directeur des affaires culturelles à la Ville de Villefranche.

"Au cours de ces années, j'ai pu constater les difficultés mais aussi les potentiels de ce quartier de Belleroche et de ses habitants. Ce quartier a souvent une image "dégradée" vue de l'extérieur à cause des comportements de quelques-uns, et je ne veux pas ignorer ces faits parfois graves. Pourtant, les habitants qui y résident au quotidien, pour la quasi totalité, n'aspirent qu'à vivre tranquillement. Et ils ont parfois le sentiment d'être relégués. Nous devons relever ces défis. Ce sera un travail de longue haleine. Nous n'avons pas de baguette magique. Nous devons transformer ce quartier, lutter contre tout ce qui nuit au bien-être des habitants et construire avec toutes les bonnes volontés, avec tous ses habitants qui sont à la recherche d'une nouvelle qualité de vie. Il y a des enjeux urbains mais aussi de sécurité, d'éducation, de services, de santé, d'emploi. Ce quartier, ses habitants, méritent, comme tous les habitants de Villefranche, d'évoluer dans un cadre de vie agréable avec les mêmes règles ainsi que des structures et un environnement de qualité."
Thomas Ravier, maire de Villefranche-sur-Saône

Ouvrir le quartier

À Belleroche, Gleizé et Limas enlacent Villefranche-sur-Saône.
D’un côté par la rue de Tarare, de l’autre par la petite rue du Forest. Deux  bras étroits  de part et d’autre du vieux Belleroche et du Plateau.
Deux petites parcelles qui n’appartiennent pas à Villefranche.  Pourtant, le quartier ne semble pas partagé. Dans l’imaginaire collectif, si on habite Belleroche, on est Caladois... Affaire de pourcentage, de vocabulaire et de représentations.

Les élus ont fait le choix d’ouvrir le quartier en assurant des liaisons plus visibles et plus cohérentes entre son centre et les deux communes limitrophes. Une volonté qui va de pair avec le portage de cette réhabilitation à l’échelle de l’Agglomération. La traduction, aussi, d’un début de rattrapage réglementaire en matière d’offre sociale pour certaines communes.

Les objectifs urbains du renouvellement du quartier sont, en fait, des objectifs sociaux. Détruire, reconstruire et réhabiliter, c’est faire en sorte que Belleroche ne soit plus un quartier « subi », mais un choix. Le grand défi, ce sera donc d’attirer des familles par une politique de peuplement volontariste.

La fierté d'habiter à Belleroche

Redonner aux habitants la fierté d’habiter à Belleroche, c’est ce à quoi voudrait parvenir le maire de Villefranche-sur-Saône, Thomas Ravier, ancien adjoint aux quartiers sous la mandature de Bernard Perrut. Mais pour certains, les choses n’avancent pas assez vite. Et l’opposante de gauche, Danièle Lebail, lors du conseil communautaire du 26 novembre 2020, s’étonnait que la « Maison du projet », lieu d’échange et d’implication de la population, ne soit pas encore ouverte. De même, l’élue insistait sur « la nécessité d’installer de grands services publics et des services au public ».
Sur ce point, Thomas Ravier répond « promotion de la réussite éducative au sein du quartier ».
Un axe fort, pour le maire : créer un pôle enfance, requalifier un groupe scolaire, c’est donner des bases concrètes à la mixité sociale.

Reste maintenant à dépasser le stade des expertises préalables, des comités de pilotage et des réunions de validation.
À ce rythme, il faudra du temps pour arriver à l’objectif visé, soit passer de 98% de logements sociaux (chiffre actuel) à 50% (objectif final) et  traverser Belleroche reconnecté aux points cardinaux de sa périphérie…

M.N T

M.N T


Avec ses 60 ans d'histoire, il sera difficile de complètement refondre Belleroche en moins d'une décennie. Avec ou sans grande barre, le quartier gardera probablement encore longtemps ses règles, ses icônes et son chauvinisme paradoxal. Pour l'instant, Belleroche reste comme un aimant, et il est difficile de s'en éloigner. Et peu importe que l'on traverse le quartier sans jamais vraiment y habiter, de relogement en relogement, ou que l'on s'y accroche péniblement, la plupart des gens qui y sont nés y restent. D'une manière ou d'une autre.

Paul GANASSALI