Christophe Lemaitre
dix ans après
« Avec cette histoire de premier blanc,
on a dépassé le cadre du sport »
C’était le 9 juillet 2010 aux championnats de France d’athlétisme à Valence (Drôme). En finale du 100m, Christophe Lemaitre devenait, à 20 ans, le nouveau recordman de France de la distance (9’’98) mais aussi le premier sprinteur blanc sous la barrière des 10 secondes. Otage de cette histoire, le médaillé de bronze aux JO de Rio sur 200m se serait bien passé de cette pancarte lourde à porter.
Juste à côté de l’énorme cage de son lapin blanc, Christophe Lemaitre a cloué des cadres au mur de la cuisine-salle à manger de son appartement à Aix-les-Bains (Savoie). Ce n’est pas un musée, juste une petite galerie de souvenirs, quelques coupures de journaux sous verre.
Il y a évidemment « Le miracle de Rio », l’article consacré à sa médaille de bronze des JO 2016. Un peu plus loin, « Lemaitre entre dans l’Histoire », le titre de Une du Dauphiné Libéré du 10 juillet 2010, célébrant son passage sous les dix secondes, son record de France (9’’98) et beaucoup plus encore, la veille à Valence (Drôme). Le quotidien régional lui avait offert ce tirage. Comme il n’a pas refait la peinture depuis qu’il a acheté, il n’a plus bougé du mur.
« Ah, oui ! J’ai aussi la photo finish ici », se souvient-il en poussant un rideau de fenêtre pour la faire apparaître. Cela fait bien longtemps qu’il passe devant tout ça en coup de vent, presque indifférent à cette histoire qui n’est pas tout à fait la sienne même si elle lui colle tant à la peau.
« Je ne sais pas si je mettrais
cette course dans mon top 5 »
A 30 ans, sa carrière est déjà assez riche pour ne pas inclure cet épisode dans son panthéon personnel. « Je ne sais pas si je le mettrais dans mon top 5. Il y a eu beaucoup d’autres choses : mes médailles aux JO [3e du 4x100m en 2012 ; 3e du 200m en 2016, ndlr], aux championnats du monde [3e du 200m et 2e du 4x100 en 2011, ndlr], Barcelone [triplé aux championnats d’Europe 2010, ndlr]. C’est un moment fort, un moment à part, vu que c’est ma première fois sous les 10 secondes, mais en termes de valeurs pures, j’ai fait mieux. »
Il n’a pas été étonné, toutefois, qu’on lui demande sinon de célébrer, du moins d’évoquer cet anniversaire : « On m’en parle très souvent, malheureusement encore plus que de ma médaille olympique à Rio !, regrette-t-il. Il y a eu un tel battage, ça a vraiment marqué les gens ce truc du premier blanc sous les dix secondes... »
Christophe Lemaitre commente sa course. Cliquez ci-dessous.
Ce 9 juillet 2010 en cette fin d’après-midi brûlante au stade Pompidou de Valence, quand Lemaitre abat cette barrière, tout est déjà écrit. Au Progrès, le portrait du « Kid du Bugey » attend de paraître depuis plusieurs semaines. Champion du monde junior du 200m en 2008, Lemaitre grignote centième après centième : 10’’26 en 2008, 10’’04 en 2009, 10’’03 aux interclubs 2010, 10’’02 à la coupe d’Europe à Bergen le 19 juin. « Les dix secondes, je les avais dans un coin de ma tête, mais ce n’était pas l’objectif de la saison », assure-t-il.
Il ne peut ignorer qu’il sprinte vers l’histoire. Il a vu passer des articles sur l’absence de sprinteur blanc sous les dix secondes, 42 ans après que Jim Hines eut le premier brisé cette barrière en 1968. Le Russe Valeriy Borzov a fait 10’’07 aux JO de Munich ; l’Italien Pietro Mennea l’a frôlé (10’’01) ; le Polonais Marian Woronin en 1984 a couru en 9’’992 à Varsovie alors que le règlement impose d’arrondir au centième supérieur… « Je savais tout ça mais, pour moi, c’était juste une anecdote », dit-il aujourd’hui.
128
Cette semaine-là, Lemaitre a eu son bac électrotechnique (12,5/20). Moins agréable, il s’est pris une grosse soufflante de la part de son coach Pierre Carraz. Invité chez une copine pour une après-midi piscine, le « kid » a grillé comme une écrevisse : « Je ne pensais pas que j’étais si blanc ! Pierrot m’avait fait peur en me disant ‘‘ça va bouffer ton influx’’. J’étais encore bien rouge pendant la course mais je n’y pensais plus. »
La veille, il a déjà envoyé en série (10’’05) : « J’étais dégoûté. » A quelques minutes de la finale, ça ne se présente pas bien. Le vent souffle dans le bon sens mais trop fort (+3,1m/s lors de la finale du 100m féminin au lieu des 2,0m/s autorisés par les règlements internationaux) : « Je me suis dit que j’allais jouer le titre. »
« Ça m’a mis mal à l’aise
et frustré »
Il survole la course façon Bolt : facilité, relâchement, amplitude. Le champion en titre Martial Mbandjock est surclassé (10’’08), le détenteur du record de France (9’’99 en 2005) Ronald Pognon (10"34) largué. « Je ne pars pas super (0’’181 de temps de réaction), je piétine un peu, analyse Lemaitre. Mais après 15 mètres, je déploie la foulée. Quand je suis debout, tout se fait naturellement. Là, tout ce que j’ai à faire c’est de me laisser porter. Je volais sur la piste. »
A l’arrivée, il zieute le chrono : 9’’99, vite ramené à 9’’98. « Je n’explose pas parce que je me dis que c’est trop venté. Finalement, je crois que c’est Maurice Martinetto (juge et président du club d’Aix-les-Bains) qui me dit que c’est bon (+1,3m/s)… »
Sur Canal+, qui retransmet la course en direct, Jean Galfione met les formes : « C’est la première fois qu’un sprinteur blanc, si l’on peut remarquer ça, passe sous les dix », dit-il sans insister.
En zone mixte, c’est la cohue. « J’étais très content du chrono, du record et du titre. C’est une performance de niveau mondial, je suis seulement le deuxième Français sous les dix. Mais, ça passe à la trappe dans les questions qu’on me pose à cause de cette histoire de premier blanc. Je ne dirais pas que ça m’a pesé. Mais je ne savais pas quoi répondre. Ça m’a mis mal à l’aise et frustré. »
« Lemaitre entre dans l’Histoire franco-française en détrônant Pognon et qu’on le veuille ou non dans l’Histoire du 100m »
« Je suis obligé de faire avec, admet-il. Mais j’ai dû faire comprendre que cette histoire ne m’a pas porté. Ce n’est pas elle qui m’a fait me dépasser pour passer sous les dix. » Dans la presse, on convoque les études génétiques et biomécaniques plus ou moins fumeuses. Un livre « Pourquoi les blancs courent moins vite » (Jean-Philippe Leclaire, éd. Grasset, 2012), tente avec tact et érudition de répondre à ce mystère qui n’a jamais empêché Lemaitre de dormir. « Le meilleur, c’est celui qui court le plus vite », tranche-t-il.
Christophe Lemaitre commente les photos de ses records
Et ce fut un tourbillon. On commence à l’appeler « l’éclair blond », en référence à Usain Bolt avec qui il partage une taille hors norme dans le sprint. Des reporters du monde entier débarquent à Aix-les-Bains à l’approche des JO 2012 à Londres. « Il voulaient me parler pour savoir comment un sprinteur blanc arrivait à courir en moins de dix secondes. Ce n’était pas la seule question, mais principalement oui. »
Contacté par le Ku Klux Klan...
Il y eut aussi les félicitations de Marine Le Pen. Et ce message du Ku Klux Klan atterri dans la boîte mail de Christian Lemaitre, son père. Aussitôt effacé mais de quoi ébranler. « Avec toute cette histoire, on a largement dépassé le cadre du sport, alors que je défendais l’idée que c’était juste du sport », insiste Lemaitre. « Il était une curiosité et ça l’a pollué, se souvient son attachée de presse Laurence Dacoury. Mais il a très bien géré. On ne lui a jamais soufflé ce qu’il devait dire. »
« Pour moi, ça a toujours été une question de travail, de mental »
Il fallait un premier. C’est tombé sur Lemaitre qui s’en serait passé. Depuis, l’Italien Filippo Tortu et les premiers Chinois, Bingtian Su et Zhenye Xie, ont cassé la barrière des dix dans l’indifférence. Fin de l’histoire pour Lemaitre : « Pour moi, ça a toujours été une question de travail, de mental, un peu de don aussi, c’est le côté inégalitaire du sport…»
A 30 ans, il ne vole plus sur la piste mais il lorgne toujours le podium olympique à un an des JO de Tokyo. « Je m’entraîne dur pour revivre des sensations comme celles que je ressentais ces années-là ou à Rio. Je suis encore sur la piste pour aller vite et tout faire pour remonter sur des podiums. » Et être reconnu comme un sprinteur médaillé lors de trois olympiades différentes. Il n’a jamais rien souhaité d’autre.
Après l'exploit : Le fol été 2010
En s’adjugeant à Valence les records de France du 100m (9’’98) et du 200m (20’’16 à égalité avec Gilles Quénéhervé), Lemaitre ne fait qu’ouvrir un été très prolifique. Deux semaines plus tard, il va être l’homme des championnats d’Europe à Barcelone sur la piste du stade de Montjuic.
9,92
Dès le début de la compétition, il devient le plus jeune champion continental de l’histoire sur la ligne droite (10’’11). Sur 200m, il marque les esprits en réalisant une incroyable fin de course. Distancé à la sortie du virage, il parvient à souffler in-extremis la victoire à Christian Malcolm pour un centième (20"37). Le « kid », 20 ans, parachève son chef d’œuvre avec le relais 4x100m que les Bleus remportent en 38’’11 (avec Jimmy Vicaut, Martial Mbandjock et le sprinteur de Belley Pierre-Alexis Pessonneaux).
Lemaitre devient le premier (et toujours unique) athlète à réaliser ce triplé aux championnats d’Europe. Après un retour triomphal en France et un début de « Lemaitremania » éreintante, le jeune sprinteur trouve quand même la force d’améliorer son record de France à Rieti (Italie) le 29 août (9’’97). Il boucle ce fol été à la Coupe intercontinentale IAAF en s’imposant sur 100m (10’’06) avec le maillot de l’équipe d’Europe.
Christophe Lemaitre prolongera cet état de grâce en 2011. Cette année-là, il bat trois fois son record de France du 100m (9’’96 à Montreuil, 9’’95 à Stockholm et 9’’92 à Albi) avant de décrocher le bronze sur 200m aux Mondiaux à Daegu, record de France en prime (19’’80), lequel tient toujours.
« Ce sont mes années fastes jusqu’en 2012, admet-il. C’est là que j’ai ressenti les meilleures sensations de vitesse, mis à part en demie du 200m à Rio en 2016 (20’’01) où je retrouve quelque chose d’incroyable. »