L'AFFAIRE
CLÉMENT
GUÉRIN

Des principes et des traumas (volet 3/3)

Illustration Sébastien Lacombre

Illustration Sébastien Lacombre

Justice et psychiatrie : à propos du discernement et ses conséquences. » Au début de l’année 2020, un texte publié dans la gazette Clair de plume, tirée à 1000 exemplaires, est distribué à Romenay. L’autrice est Joëlle Vernet. Psychiatre de profession, désormais retraitée (et candidate aux municipales sur l’une des quatre listes en lice dans le village), cette femme a souhaité s’adresser aux Romenayous. Elle présente, de manière didactique, les notions de santé mentale, d’altération et d’abolition du discernement, le fonctionnement de la justice et de la psychiatrie face à ces notions, les textes de loi qui régissent ces pratiques. Elle cite des questions, pêle-mêle : « Pourquoi l’a-t-on laissé sortir ? Il (elle) a bien su préparer son coup… « Il (elle) les a bernés… Il (elle) savait ce qu’il faisait… Il (elle) a été assez sain d’esprit pour se faire passer pour fou (folle)… » Joëlle Vernet ne nomme jamais explicitement l’affaire Clément Guérin. Mais le message est clair : il s’agit de donner des réponses rationnelles aux commentaires et interrogations nées de la récidive criminelle de ce jeune malade, quatre mois après sa sortie de l’hôpital, qui a secoué Romenay.

Le village bressan de Romenay, à l'extrême sud de la Saône-et-Loire. C'est ici que Clément Guérin a perpétré ses crimes. Photo JSL/Ketty BEYONDAS

La rue dans laquelle vivait la famille Guérin, près du centre, dans un quartier pavillonnaire. La mère de Clément est morte le 16 février 2016, son père et sa grand-mère le 18 avril 2019. Tous tués à l'arme blanche.
Photo JSL/Ketty BEYONDAS

« J’ai écrit cela car j’ai été confrontée dans ma carrière à des cas où les psychiatres ont été vilipendés. Je voulais expliquer leur rôle, encadré par des textes très précis, leur pouvoir parfois très important et leur responsabilité. (…) J’imagine que mes collègues qui sont intervenus dans l’affaire de Clément Guérin ne sont pas à l’aise. Ce qui ne veut pas dire qu’ils aient commis une faute. »

Joëlle Vernet, psychiatre

Retracer l’itinéraire médical de Clément Guérin, comprendre comme sa dangerosité a pu se concrétiser à deux reprises par des meurtres, ne peut se faire sereinement sans expliquer trois choses : les grands principes qui régissent la psychiatrie moderne ; les moyens dont elle dispose pour les mettre en œuvre correctement ; la réalité de la dangerosité des psychoses. Car le fait divers demeure un cas particulier, qui provoque inévitablement un heurt entre opinion publique et professionnels. « 99,9% des patients psychotiques représentent un danger pour eux-mêmes seulement. Pas pour autrui », rappelle Cyril Foltran, secrétaire Force ouvrière au centre hospitalier psychiatrique de Sevrey. « Selon la Haute autorité de santé, les taux d’homicide sont de 5 pour 100 000 habitants, contre 0,16 pour 100 000 chez les personnes psychiatrisées », surenchérit Pierre du Mortier, secrétaire général CGT du même établissement. « Et les stéréotypes sont un frein à notre travail de réhabilitation », assène le Dr Nicole Guidot, présidente de la commission médicale de Sevrey.

Le centre hospitalier spécialisé de Sevrey est proche de Chalon-sur-Saône, la plus grande ville de Saône-et-Loire. Photo d'archives JSL

Le centre hospitalier spécialisé de Sevrey est proche de Chalon-sur-Saône, la plus grande ville de Saône-et-Loire. Photo d'archives JSL

Sevrey. L’institution de la santé mentale en Saône-et-Loire, qui compte une file active (nombre de personnes vues au moins une fois dans l’année) de 8207 patients adultes et 2463 enfants en 2018. 1000 agents, tous services confondus. 284 lits en hospitalisation complète. Mais surtout, nous allons le voir, un réseau hors le siège de l’hôpital, chargé de suivre et soigner l’immense majorité de sa patientèle (85% environ) en ambulatoire, sur les deux-tiers du département. L’hospitalisation, c’est l’exception.

« Développer l’ambulatoire ne date pas d’hier, cela correspond à une évolution de la psychiatrie depuis près de 50 ans », explique le Dr Guidot. « Les thérapies ne peuvent pas réussir seules. Pour que nos patients trouvent leur place dans la société, il faut que celle-ci soit plus accueillante. Et les psychiatres doivent travailler en collaboration avec ceux qui ont un rôle permettant l’intégration du patient dans la société. 

Déstigmatiser. Réhabiliter. Réinsérer. Resociabiliser. Depuis la fin du temps des « asiles », ces mots sont le leitmotiv des soins psychiatriques.

La durée moyenne de séjour à l’hôpital est de 30 jours. « Nous tendons vers un idéal de 20 jours, avec l’application de la nouvelle tarification des séjours », chiffre Cyril Foltran. Qui déplore ceci : « Plus les séjours sont courts, plus la rechute est fréquente. Certains peuvent en faire plusieurs dans la même année. »

Au CHS de Sevrey. Photo d'archives JSL

Au CHS de Sevrey. Photo d'archives JSL

A l’hôpital, les patients sont répartis en prenant en compte ce critère de durée de séjour. Le pôle A pour les « courts séjours », le B pour la « réabilitation et l’insertion », le C pour les « soins et préventions ambulatoires… » Mais le parcours « classique » d’un patient se déroule donc essentiellement hors de l’enceinte de Sevrey. Davantage dans les centres médico-psychologiques, pierres angulaires de ce système de soins sur un secteur réparti en quatre territoires de santé : La Bresse Val de Saône, l’Autunois, Le Creusot-Montceau et le Chalonnais.

« Notre organisation est pensée pour donner une offre de soins équivalente dans chaque bassin », explique le Dr Thierry Prudhomme, ancien chef de pôle du CMP de Louhans. Dans la structure bressane ouverte en 2014, on trouve l’accueil, les consultations médicales, infirmières, psychologiques et sociales au 1er étage, le centre d’accueil thérapeutique à temps partiel au 2e, où les patients sont essentiellement accueillis par groupes, et un hôpital de jour au 3e, où les patients arrivent le matin pour des activités, des entretiens…

D’autres types d’outils ou de services complètent l’offre de soins de Sevrey. Les appartements thérapeutiques en font partie. Trois logements de trois places, plus un studio pour une personne, tous à Chalon-sur-Saône : les patients y sont admis sur dossier, et suivis par une équipe dédiée, au sein de ce dispositif associatif appelé Samenta. C’est là que s’est retrouvé Clément Guérin, lorsque son hospitalisation complète a été levée, en décembre 2018, un an après son arrivée à l’hôpital de Sevrey.

Il était, comme tous les patients, soumis à des rendez-vous réguliers, hebdomadaires, pour prendre son traitement sous forme de piqûres, et pour des entretiens avec l’équipe chargée de le suivre.

Clément Guérin en 2014. Photo DR

Clément Guérin en 2014. Photo DR

Ce suivi de patients vivant par ailleurs « dans la société », c’est la philosophie de la psychiatrie, sans exception. « On touche à la notion de liberté fondamentale. Pourquoi le psychiatre devrait privilégier l’opinion publique à la liberté individuelle du malade mental ? C’est tellement facile de dire qu’il faut laisser quelqu’un à l’hôpital toute sa vie. Mais on n’enferme plus les gens à vie », rappelle la psychiatre Joëlle Vernet. Le Dr Prudhomme a les mêmes mots : « On ne relâche pas les gens quand ils sont dangereux. Mais on ne les interne pas à vie. »

« Face aux risques de rechute, nous priorisons et renforçons l’attention sur ces cas les plus dangereux. Des gens qui sortent de l’hôpital suite à un événement grave sont sous programme de soins, doivent venir tous les mois en consultation, voient l’infirmier deux fois dans le mois, et s’ils ratent un rendez-vous, ils sont réhospitalisés, voire incarcérés si l’injonction de soins est judiciaire. »

Dr Thierry Prud'homme

Quant au processus de sortie, dans le cas d’une hospitalisation sur décision de justice, il est particulièrement long, et fait intervenir à la fois l’équipe médicale et le juge des libertés et de la détention.

Cette procédure est celle qui a, selon les explications de la direction de Sevrey, été suivie dans le cas de Clément Guérin. Mais la justice s'attache à le vérifier : une information judiciaire a été ouverte (lire notre volet 1 : "autopsie d'une récidive"). Les différents rapports et certificats transmis au JLD sont particulièrement étudiés, pour déterminer si la levée de son hospitalisation complète s'est déroulée conformément à ce schéma scrupuleux. Ou s'il y a eu carence.

En face de cette philosophie et ces principes, il y a les moyens. Parfois difficilement quantifiables : les besoins en psychiatrie répondent d'une certaine manière à la loi de l’offre et la demande, et le développement de structures au plus près des territoires a provoqué une hausse de la patientèle… « Et puis c’est un peu stérile de se dire qu’on manque de moyens, ce n’est pas la diversification des types de suivis qui crée des difficultés, elle permet au contraire de proposer un programme thérapeutique le plus adapté possible », tonne le Dr Guidot.

Néanmoins, sans être excessifs, la plupart de nos interlocuteurs font état de données chiffrées qui leur font dire que la Saône-et-Loire a longtemps été le « parent pauvre » en matière de santé mentale. « Nous sommes légèrement en-dessous des ratios nationaux, et moins bien lotis que le voisin côte-d’orien par exemple, bien que depuis deux ans, les études indiquent un rééquilibrage », explique le syndicaliste FO Cyril Foltran, par ailleurs infirmier en ambulatoire. « Le manque de lits, il est prégnant. Quand on a besoin d’hospitaliser quelqu’un, la question qui vient, c’est : comment ? Pour le cas des hospitalisations libres, le délai, c’est parfois 15 jours à trois semaines. On a des patients suicidaires, maniaques délirants, parfois on ne sait pas si en les laissant le vendredi soir on les reverra vivant le lundi matin… Et on va attendre comme ça, en moyenne 8 à 10 jours. C’est la réalité quotidienne. »

Extrait du projet territorial de santé mentale 2019-2024 indiquant le taux d'équipements en lits pour la Saône-et-Loire. (BFC : Bourgogne Franche-Comté)

Extrait du projet territorial de santé mentale 2019-2024 indiquant le taux d'équipements en lits pour la Saône-et-Loire. (BFC : Bourgogne Franche-Comté)

« Il y aura toujours une marge de manœuvre pour les lits face aux cas les plus urgents. Pour faire de la place, parfois on va avancer une sortie d’une journée, par exemple. Mais on ne va pas sortir quelqu’un qui n’est pas guéri, non. »

Cyril Foltran, secrétaire FO Sevrey

« Faire sortir un patient non guéri, a fortiori dangereux, pour libérer une place : je n'ai jamais été confrontée à un tel cas de figure, et ce serait grave », réagit Laurence D., infirmière en psychiatrie.

« Fermer des lits, c’est très bien, à condition d’avoir les moyens d’assurer le suivi correctement dehors », ajoute Pierre Du Mortier, de la CGT.

Et sur la question du personnel, le flux tendu semble souvent présent. « On est quand même en souffrance, ça fait des années que ça dure et ça s’aggrave tous les ans », explique le Dr Prudhomme. « Il nous manque des médecins, il nous manque des psychologues, il nous manque des infirmiers. A Louhans, ils sont six infirmiers, s’il y a deux congés et deux maladies, on est mal. Nous gérons tout le temps la précarité en termes de personnel, c’est vrai à Louhans mais partout, pas seulement en Saône-et-Loire.

Les médecins, notamment, sont confrontés à un rythme intense. « On a des consultations qui débordent. Il m’arrive d’en avoir jusqu’à 18 dans la journée. Ce n’est plus de la psychiatrie », glisse en off un psychiatre saône-et-loirien. « Il y a des ultra-déserts. A Bourg-en-Bresse et ses alentours, dans l’Ain voisin, il y avait une douzaine de psychiatres. Aujourd’hui il en reste quatre. Je reçois deux nouvelles demandes par semaine, et je prends un nouveau patient tous les trois mois », ajoute un praticien libéral que nous avons interrogé.
« Conséquence, les généralistes héritent de cas très lourds, nous appellent à la rescousse pour se renseigner, et on a des patients qui errent pendant des jours, à la recherche d’un médecin. »

En Saône-et-Loire, le manque se lit dans les délais de rendez-vous. Le projet territorial de santé mentale 2019-2024 indique, pour le CMP de Louhans : « hors urgence, 15 jours pour un premier rendez-vous avec un infirmier, six mois avec un psychologue, 2 à 4 mois avec un psychiatre. »

Extrait du projet territorial de santé mentale 2019-2024 : les délais, hors urgences, dans les différents centres du département.

Extrait du projet territorial de santé mentale 2019-2024 : les délais, hors urgences, dans les différents centres du département.

« J’ai travaillé en pédopsychiatrie, ajoute Pierre du Mortier, et si au début nous pouvions passer 45 minutes en entretien avec le patient, les derniers temps c’était plutôt 30 minutes, rédaction du compte rendu incluse. »

Autre problématique : le suivi par une même équipe : « Les médecins qui assurent des consultations dans les petits CMP loin dans le département travaillent aussi à l’hôpital. On arrive encore à trouver un médecin qui connaît et suit un patient. Mais la situation est aussi régulièrement la suivante : le patient a un médecin quand il est hospitalisé, et un autre quand il retourne chez lui », observe Cyril Foltran. « Si un malade doit raconter son histoire à des équipes différentes à Sevrey, au CMP, en changeant de soignants entre chaque unité, ce n’est pas efficace », constate Pierre du Mortier, qui insiste sur la nécessité de « tisser un lien de confiance » avec le patient.

« Quand on veut prendre en charge des patients pour des psychoses lourdes, comme la schizophrénie, ça coûte cher, il faut des soins très étayants », indique le psychiatre libéral que nous avons interrogé. « Si les rendez-vous sont trop espacés, le patient psychotique en pâtit ; il ne se sent pas étayé. »

Voilà le bilan de santé de la psychiatrie, notamment dans les zones rurales comme la Saône-et-Loire. Un bilan qui ne suffit pas, à lui seul, à expliquer comment des cas exceptionnels comme celui de la récidive de Clément Guérin peuvent survenir. Mais qui vient contextualiser la manière dont il a été pris en charge.

Clément Guérin en décembre 2018. Photo DR

Clément Guérin en décembre 2018. Photo DR

Lorsque le jeune Bressan a été arrêté, le 18 avril 2019, pour avoir tué son père et sa grand-mère, quatre mois après la levée de son hospitalisation complète, la direction de l’hôpital de Sevrey n’a pas fait part de failles particulières dans le processus qui avait conduit à décider de sa sortie.

« Toutes les décisions prises ont répondu à des objectifs thérapeutiques, sans laxisme. »

Philippe Collange-Campagna, directeur du CHS, dans Le Journal de Saône-et-Loire du 24 avril 2019

Le directeur détaillait alors les différentes étapes d’assouplissement de son hospitalisation complète, jusqu’à ce que les certificats médicaux concordants de plusieurs médecins conduisent à solliciter une levée de cette hospitalisation, l’état de Clément apparaissant alors stabilisé selon la direction de l'hôpital.

Il était toujours sous traitement lorsqu’il a récidivé. « Même si l’on rate une piqûre quelques jours avant, il faut bien plus de temps pour que les médicaments ne fassent plus effet », rappelle Joëlle Vernet. En revanche, beaucoup de témoins à Romenay affirment avoir compris qu’il avait recommencé à fumer du cannabis. Un toxique aux effets potentiellement déclencheurs des symptômes de la schizophrénie.

« Nous étions tous très inquiets au sujet de Clément Guérin. C’était un patient très difficile. Si on sent que le rapport de confiance n’est plus là, devient défaillant… Particulièrement quand un patient prend des toxiques, il peut devenir incontrôlable à ce moment-là. Sa récidive, pour tous les soignants qui l’ont côtoyé, est un drame. Comme à chaque fois, on peut se demander ce qu’on a mal fait, pas vu… »

Pierre du Mortier, délégué CGT Sevrey

Mais le délégué syndical rappelle une chose : « C’est tout un art, de soigner. En particulier pour les patients sous contrainte. Il faut à la fois imposer la contrainte conformément à ce que la justice a décidé, et nouer une relation avec le patient. Alors on pourrait prendre le chemin de la sécurité, et enfermer toute la vie… »

« Tout le problème réside dans le fait qu'un traitement peut certes être efficace, mais ça implique qu'il soit suivi quand le patient va sortir. Et s'il n'a pas une famille derrière, des proches pour le soutenir, il va replonger... » estime l'avocat Claude-Antoine Vermorel. Ce pénaliste saône-et-loirien a défendu un autre cas de criminel souffrant de schizophrénie et déclaré irresponsable. Il avait tué sa mère, en décembre 2016 à Autun.

« Aujourd'hui, en l'état du droit, c'est très compliqué d'assurer un suivi. Je pense que, tout en préservant les libertés individuelles, lorsqu'on est certain de la dangerosité d'un individu, il faut pouvoir, je le dis avec la plus grande prudence, revoir le droit. Pour que certaines personnes puissent être suivies à vie. »

Me Claude-Antoine Vermorel

« Nous ne sommes pas les flics de la société. Ce n’est pas notre rôle », lâche le Dr Prudhomme. Qui rappelle que le système actuel est déjà, à ses yeux, sécuritaire : « Si le patient ne respecte pas le suivi, on le signale aux gendarmes, ils le ramènent à l’hôpital. » Des gendarmes qui, de leur côté, opposent le fait qu'il est compliqué voire utopique de suivre de si près tous ceux identifiés comme dangereux, dehors...

« Il y a toujours une dimension de pari dans la médecine », vient rappeler le psychiatre libéral interrogé. « Celui qui signe un certificat est habité par une question : où mets-je le curseur entre sécurité et liberté. C’est une tension permanente, un tâtonnement. C’est le système essai/erreur. » Et le Dr Prudhomme de rappeler cette vérité simple : « Le risque zéro n’existe pas. »

Des aveux rationnels, durs à entendre pour ceux qui ont vécu l’exceptionnel. Le cas Clément Guérin, pour retentissant qu’il soit, ne renvoie chez aucun de nos interlocuteurs du monde de la psychiatrie l’enseignement d’un dysfonctionnement global. Plutôt du risque inhérent à une logique de soins humaine.

Photo JSL/Ketty BEYONDAS

Photo JSL/Ketty BEYONDAS

C’est ce qu’a tenté, en quelques pages, d’expliquer Joëlle Vernet dans son texte adressé aux Romenayous. Mais les nombreux villageois que nous avons interrogés ne peuvent, un an après la récidive, mettre leurs émotions de côté.

« Tout le monde a peur que Clément ressorte, qu’il revienne, et qu’il s’en prenne à nouveau à des membres de sa famille, ou à des proches, ou des gens qui ont témoigné contre lui », explique un habitant qui l’a bien connu. « C’est sûr qu’il ressortira, et en plus il n’aura plus personne autour de lui : qu’est-ce qu’il va faire, comment pourrait-il ne pas replonger ? », questionne un autre...

Le texte de Joëlle Vernet, après avoir détaillé les procédures en matière de justice et psychiatrie, s’attarde sur un tout autre point : la question de l’héritage.

Une question loin d’être innocente : elle a été évoquée au village, et fait écho à l’article 726 du Code civil : « Sont indignes de succéder et comme tels exclus de la succession : celui qui est condamné, comme auteur ou complice, à une peine criminelle pour avoir volontairement donné ou tenté de donner la mort au défunt. (…) » En d’autres termes, rien n’empêche Clément Guérin, déclaré irresponsable pénalement, d’hériter des biens familiaux, même s'il est sous tutelle. Un constat qui heurte, c’est peu de le dire, plusieurs de nos témoins. Certains allant même jusqu’à imaginer un mobile crapuleux calculé, derrière les gestes criminels. On est loin des explications consignées par les experts psychiatres, qui parlent tous sans équivoque de meurtres répondant à des délires paranoïaques.

La maison des grands-parents paternels de Clément Guérin. Photo JSL/Ketty BEYONDAS

La maison des grands-parents paternels de Clément Guérin. Photo JSL/Ketty BEYONDAS

Du côté paternel de la famille, la ferme des grands-parents était en indivision entre les enfants. Clément Guérin apparait donc comme l’un des héritiers. Il en va de même pour l'ensemble des biens de ses parents.

Et côté maternel, la situation prend dès à présent un tournant conflictuel : son grand-père est décédé il y a quelques mois. « Il a fait un AVC. Il ne s’était jamais remis de tout ça, il était très affaibli », explique son fils Eric Drapier, l’oncle de Clément. « Quand on s’est retrouvé devant le notaire, il a eu du mal à nous le dire… : oui, Clément peut hériter. » Le patrimoine du grand-père, sa collection de motos anciennes…

« Qu’il y ait droit, c’est insupportable pour ma mère, même si c’est son petit-fils. Alors on envisage une action en justice. Ce n’est pas une question d’argent, mais de principe. »

Eric Drapier

Un caillou de plus dans la chaussure de l’improbable réhabilitation. Actuellement en prison, probablement hospitalisé à nouveau si la justice conclut à une nouvelle irresponsabilité pénale dans le meurtre de son père et sa grand-mère, Clément Guérin sortira sans doute un jour. « Pour aller où ? », se demande une amie de sa mère Valérie ? Comment peut-on imaginer qu’il se reconstruise en revenant à Romenay ? »

Comment espérer, aussi, qu’il parvienne à retisser des liens sociaux, piliers essentiels de la stabilisation de la santé mentale d’un sujet si gravement atteint par la maladie ? Clément Guérin a, par l’intermédiaire des autorités, sollicité des connaissances pour l’assister, l’aider. Des gens qui l’ont connu plus jeune. « En août 2019, j’ai été contacté par la gendarmerie de Louhans car il voulait recréer des liens avec moi, par courrier ou autre », révèle un ancien proche de la famille. « Ils m’ont demandé si j’acceptais qu’il me contacte. J’ai refusé. Je n’étais pas le seul. »

Enquête et texte : JIM GASSMANN
Photos (hors archives) : Ketty BEYONDAS
Infographies et illustrations :
Michelle POINCIN, Sébastien LACOMBRE

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