La Grande Saline

Il y a dix ans, l'usine de Salins-les-Bains (Jura) faisait son entrée au patrimoine mondial de l'Unesco

Créée par des moines au VIIIe siècle, la Grande Saline est l'une des plus anciennes usines de France.

Située dans la commune de Salins-les-Bains, dans le sud de Besançon (Jura), elle représente un patrimoine unique en Europe.

Forte de ses 1200 ans d'histoire, elle a été inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco le 27 juin 2009.


Du sel dans le Jura ?

Tout a commencé il y a 215 millions d'années, lorsque la moitié est de l'Hexagone était en fait un océan.

Alors que cette eau s'est évaporée, un énorme amas de sel est resté dans les profondeurs de la terre.

En Franche-Comté, cette couche n'est pas très profondément enfouie.

De ce fait, l'eau de pluie s'infiltre, entre à son contact et s'y charge en sel avant de rejaillir en surface, sous forme de sources salées.

5 000 ans avant notre ère, la Franche-Comté comptabilisait, ainsi, une dizaine de sources salées.

D'ailleurs, à Salins-les-Bains, la première trace archéologique date des environs de 3 000 avant J.-C..


Les documents manquent pour éclairer l'histoire des salines à Salins-les-Bains mais leur exploitation locale daterait du IVe siècle de notre ère.

À partir du XIIe siècle, les documents sont plus nombreux.

On apprend l'existence de trois salines à Salins-les-Bains : la Chauderette de Rosières, la Petite Saline et la Grande Saline, seule survivante aujourd'hui.

Une partie de l'usine au début du XXe siècle. Image DR

Une partie de l'usine au début du XXe siècle. Image DR

Le sel de Salins-les-Bains

L'eau puisée à Salins-les-Bains est dix fois plus salée que l'eau de mer. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

L'eau puisée à Salins-les-Bains est dix fois plus salée que l'eau de mer. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

Vue aérienne de Salins-les-Bains. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

Vue aérienne de Salins-les-Bains. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

L'âge d'or

Grâce à la Grande Saline, Salins-les-Bains devient la deuxième cité de Franche-Comté

La petite commune de Salins-les-Bains a su profiter de son banc de sel, enfoui à 250 mètres de profondeur, dès le Moyen-Âge.

À cette époque, la moitié des profits que le duché tire de la Comté provient de la Grande Saline. Pour cause, 3000 tonnes de sel sont produites chaque année.

Pour ce faire, 800 à 1000 personnes sont mobilisées. Leur mission principale? Assurer l'approvisionnement du bois qui, utilisé comme combustible, permet l'évaporation artificielle de l'eau salée.


De l'or blanc à exporter

Située sur la route qui mène des Flandres à l'Italie d'une part, et de l'Allemagne à l'Espagne d'autre part, la commune de Salins-les-Bains est aussi voisine d'une Suisse qui manque de sel, notamment pour assaisonner ses fromages.

Au XVIIe siècle, cette position privilégiée lui permet de devenir la deuxième cité de Franche-Comté.

Un siècle plus tard, la Grande Saline fait son entrée dans la monarchie absolue. Désormais manufacture royale, l'usine se modernise : les chevaux sont remplacés par une pompe hydraulique.

De ce fait, les quantités de sel vouées à l'export augmentent.


Puisqu'il devient trop cher d'acheminer d'importantes quantités de bois jusqu'à Salins-les-Bains, le roi ordonne la création d'une deuxième saline plus près de la forêt de Chaux.


La construction de la Saline Royale

En 1775, l'architecte Claude-Nicolas Ledoux construit la Saline Royale, à Arc-et-Senans, dans le Doubs. Environ 200 ouvriers et leurs familles sont logés sur place.

16 kilomètres séparent les communes de Salins-les-Bains et Arc-et-Senans. En Franche-Comté, c'est la première fois qu'on crée une saline aussi loin des sources.

Aussi, pour transporter jusqu'à la Saline Royale la saumure (mélange d'eau et de sel) captée à la Grande Saline, un saumoduc de 21 kilomètres est confectionné.

De cette façon, 135 000 litres de saumure sont acheminés chaque jour à Arc-et-Senans.


Au XIXe siècle, la mise au point de la technique de sondage et de forage pour capter les eaux salées est un extraordinaire progrès.

Les forages se multiplient en Franche-Comté : dix nouvelles salines apparaissent. La concurrence est vive et les prix baissent.

La Grande Saline et la Saline Royale sont rachetées par Jean-Marie de Grimaldi en 1843.

À la recherche de meilleurs rendements, celui qui deviendra maire de Salins par la suite entreprend la modernisation de la Grande Saline.

Résultat : la production s'accroît, passant de 3600 à 6000 tonnes de sel entre 1806 et 1864.

La Saline Royale à Arc-et-Senans. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

La Saline Royale à Arc-et-Senans. Photo Le Progrès/Philippe TRIAS

La Saline Royale. Photo Le Progrès/Sarah GEORGE

La Saline Royale. Photo Le Progrès/Sarah GEORGE

Photo Le Progrès

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Le déclin

L'arrivée du charbon a eu raison de la Grande Saline qui survivra néanmoins plus longtemps que sa petite sœur, la Saline Royale

Progressivement, la houille vient remplacer le bois pour devenir le nouveau combustible nécessaire à la production du sel.

Par conséquent, l'un des atouts d'Arc-et-Senans (sa proximité avec la forêt) perd de sa valeur. Il devient même une contrariété : la saline de Salins souffre désormais de la distance qui la sépare de son lieu de production.

L'arrêt de l'activité est alors envisagé.


La Saline Royale ferme en premier

En 1890, une fuite des saumoducs pollue l'eau potable du village d'Arc-et-Senans. Un procès s'ensuit et la Saline Royale est condamnée.

De quoi décourager le gérant qui décide l'arrêt de la production quatre ans plus tard.

La Grande Saline, elle, résiste. Même si elle doit faire face au développement des transports et à la montée en puissance des sels de Méditerranée.


Néanmoins, à partir de 1920, le déclin est amorcé.

La Grande Saline n'emploie plus que 13 personnes en 1936 et sa fermeture est décidée en 1938. Mais c'était sans compter sur les Allemands qui l'ont remise en marche en juin 1940 pour alimenter les thermes.

Pour la même raison, après la guerre, la saline fonctionne par intermittence durant l'été. Sa production baisse pour atteindre les 5600 tonnes entre 1948 et 1952 puis les 1000 tonnes les dernières années. Jusqu'à sa fermeture en 1962.

Il aurait fallu produire 150 fois plus de sel pour que la Grande Saline reste rentable.

Photo Le Progrès/Philippe MEULLE

La consécration

Successivement, la Saline Royale et la Grande Saline ont été reconnues comme étant des joyaux du patrimoine mondial

La Grande Saline abrite désormais le Musée du sel. Photo Le Progrès/Brigitte PETETIN-MEULLE

La Grande Saline abrite désormais le Musée du sel. Photo Le Progrès/Brigitte PETETIN-MEULLE

La galerie souterraine de la Grande Saline. Photo Le Progrès/Philippe MEULLE

La galerie souterraine de la Grande Saline. Photo Le Progrès/Philippe MEULLE

La poêle à sel. Photo Le Progrès/Philippe MEULLE

La poêle à sel. Photo Le Progrès/Philippe MEULLE

Quatre ans après sa fermeture, la Grande Saline devient propriété de la Ville. L'objectif : valoriser le patrimoine local en restaurant cet édifice unique.

En 1971, l'inscription de sa galerie souterraine aux Monuments historiques prouve que la municipalité a su relever le défi.

Tout comme le prouve aussi le Grand Prix du patrimoine décerné à la Grande Saline en 1984.

Simultanément, la Saline Royale aussi se distingue. En 1982, elle est inscrite au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco.

La Grande Saline la rejoint en 2009 et voit, cette même année, l'ensemble de ses bâtiments être classé Monuments historiques.


Des pièces uniques à la Grande Saline

Dépuis, la Grande Saline est devenue un musée : celui du sel.

À l'intérieur, des pièces uniques peuvent être admirées par les visiteurs.

À commencer par la galerie souterraine qui date du XIIIe siècle. Baptisée la cathédrale du sel, elle mesure 165 mètres de long et 6 à 7 mètres de hauteur. Elle est voutée en berceau et ponctuée d'arcs doubleaux. Le canal de Cicon passait par cette galerie pour récupérer et évacuer les eaux douces.

La poèle à sel de la Grande Saline est, elle aussi, un joyau du patrimoine. En France, elle est la dernière poèle de ce type à avoir survécu au fil des années. Datée du XXe siècle, elle pouvait contenir jusqu'à 38 000 litres de saumure.Elle mesure 17,5 mètres de long et 4,2 mètres de large.


Aujourd'hui, la Grande Saline est devenue le site le plus visité du Jura.

Ultime témoignage d'une technique de production vieille de plusieurs siècles, elle a accueilli 60 000 visiteurs en 2018.