Lyon : l'énigme sous la colline

Immersion historique au cœur du sous-sol croix-roussien

Les entrailles de la Croix-Rousse donnent des signes de vie en ce mois de février 1959. Sur le versant Est de la colline plus précisément, là où des employés des services techniques de la ville de Lyon interviennent  à l’angle de la rue des Fantasques et de la rue Grognard pour résoudre un problème d’affaissement de chaussée récurrent. Sans doute loin de se douter que le puits d’une trentaine de mètres de profondeur qu’ils découvrent va les conduire progressivement vers un dédale insoupçonné de galeries souterraines soigneusement ouvragées aujourd'hui baptisées les Arêtes de poisson.

La galerie centrale des Arêtes de poisson. / Photo archives Pierre Augros

La galerie centrale des Arêtes de poisson. / Photo archives Pierre Augros

La galerie centrale des Arêtes de poisson. / Photo archives Pierre Augros

UN OUVRAGE UNIQUE EN SON GENRE

Cheminant de la rue des Fantasques au Rhône, le réseau souterrain révélé progressivement à partir de 1959 est articulé autour d’une galerie centrale de 156 mètres de long de laquelle démarrent 32 galeries perpendiculaires, construites par paires (celles qui font penser aux « arêtes de poisson »), mesurant une trentaine de mètres et se terminant toutes par un cul-de-sac. Elles sont reliées à l’artère centrale par des puits carrés de 1,9 mètre de côté. Une deuxième « colonne vertébrale », construite à l’identique sous la première mais dépourvue d’arêtes, était reliée à l’origine au réseau principal par seize puits qui remontaient à la surface. Ce réseau est connecté à d’autres galeries, vraisemblablement contemporaines, ramifiées jusqu’en haut de la colline, sous l’actuelle église Saint-Bernard.

Une vue du sud en perspective du réseau. Etude et réalisation E. Bernot, Ph Dessaint, (CAO 3D), C. Ducourthial

Une vue du sud en perspective du réseau. Etude et réalisation E. Bernot, Ph Dessaint, (CAO 3D), C. Ducourthial

Restitution du réseau : une vue générale sud. Etude et réalisation E. Bernot, Ph Dessaint, (CAO 3D), C. Ducourthial

Le temps des questions viendra bientôt (quand a été construit ce site et par qui, quelle était sa vocation ?) mais d'abord il faut sécuriser l'ouvrage. Le service de voirie multiplie ainsi les interventions dans le secteur des rues Adamoli et Magneval au début des années 60, comme en témoignent les rapports conservés au sein des archives municipales. (Document en photo : archives municipales de Lyon/cote 423WP21)

Documents : Archives municipales de Lyon/423WP21

L'un d'entre eux, rédigé au milieu de la décennie, résume bien le défi qui a soudain fait irruption dans la vie professionnelle des techniciens lyonnais : "Il est indéniable que pour parer à un effondrement général de tout ce flanc de colline, il était urgent de consolider en totalité ce réseau et il n'est pas exagéré de dire que les mesures prises et les travaux de consolidation effectués ont évité de voir se reproduire en ce point une catastrophe à celle qui s'est produit en 1931 sur le flanc de la colline de Fourvière". Le rapport, qui fait une légère erreur de datation, fait allusion au double glissement de terrain causé par des infiltrations d'eau qui avait provoqué la mort de 39 personnes, dont 19 sapeurs-pompiers, en novembre 1930.

Il faut dire que des signaux alarmants se sont manifestés, tel ce spectaculaire effondrement survenu le 23 février 1963 rue Adamoli.

Les 27 et 28 février 1963, les photographes du Progrès se rendent sur les lieux de l'effondrement rue Adamoli. / Photo d'archives Le Progrès

Les 27 et 28 février 1963, les photographes du Progrès se rendent sur les lieux de l'effondrement rue Adamoli. / Photo d'archives Le Progrès

Les 27 et 28 février 1963, les photographes du Progrès se rendent sur les lieux de l'effondrement rue Adamoli. / Photo d'archives Le Progrès

Photo archives Le Progrès

Photo archives Le Progrès

L'impératif de sécurité prend donc le pas sur la curiosité historique. Dans la légitime urgence, les autorités publiques ont-elles potentiellement "effacé" des indices pouvant éclairer l'histoire des lieux ? Un rapport de 1959 des services de voirie mentionne par exemple la découverte d'ossements humains, peut-être laissés sur place dans une portion de galerie murée par leurs soins. "Les galeries ont été vidées et nettoyées, s'il y avait des objets comme de la céramique, tout cela a disparu, cela aurait pu donner des indices notamment sur la période d'abandon du site" relève Emmanuel Bernot, du Service archéologique de la Ville de Lyon.

Une inspection du réseau souterrain dans les années 70. / Photo d'archives Le Progrès

Une inspection du réseau souterrain croix-roussien dans les années 70. / Photo d'archives Le Progrès

Une inspection du réseau souterrain croix-roussien dans les années 70. / Photo d'archives Le Progrès

UNE AUBAINE POUR LES "CATAPHILES"

Si les experts défilent par nécessité dans les entrailles croix-roussiennes, d'autres amateurs, de sensations fortes ceux-là, s'immiscent sous terre à mesure que l'existence du site des arêtes circule. Ces cataphiles, adeptes de l'exploration de galeries souterraines, trouvent dans le réseau lyonnais un excellent moyen de s'évader dans un monde lointain et à portée de mains. Malgré l'arrêté municipal pris en 1989 et qui interdit l'accès aux galeries aux personnes non autorisées. Paul, plus connu dans le milieu sous son alias "La Taupe vous guette", a mis pour la première fois les pieds au cœur des Arêtes de poisson en 1988. Cet "amoureux de sa ville" y est retourné près de 170 fois depuis, notamment au fil des longues nuits passées à prendre des photos des lieux, visibles sur son site web.

Paul, alias La Taupe vous guette, fréquente le réseau des Arêtes de poisson depuis la fin des années 80. / Photo La Taupe Vous Guette

Paul, alias La Taupe vous guette, fréquente le réseau des Arêtes de poisson depuis la fin des années 80. / Photo La Taupe Vous Guette

Paul, alias La Taupe vous guette, fréquente le réseau des Arêtes de poisson depuis la fin des années 80. / Photo La Taupe Vous Guette

Ecouter le témoignage de Paul sur ses centaines d'heures passées sous terre :

Walid Nazim fait aussi partie des quelques Lyonnais intrépides qui ont arpenté clandestinement le réseau pendant des années. Lui a voulu percer le mystère qui entoure la construction des Arêtes. Après une enquête de longue haleine, cet autodidacte fin connaisseur des lieux a synthétisé ses connaissances dans un ouvrage documenté publié à compte d’auteur en 2009 : « L’énigme des Arêtes de poisson ».

Qu'est-ce qui vous a poussé à jouer les historiens pour mener cette enquête et publier ce livre sur les Arêtes de poisson ?

"Quand j'ai découvert le site au début des années 2000, j'ai eu un gros coup de cœur dès le départ : tomber sur un ouvrage bâti sur plan à 30 mètres de profondeur, c'était complètement incroyable, cet aspect 'merveille du monde' m'a poussé à aller plus loin. J'ai tout de suite cherché un livre dessus pour en savoir plus, mais il n'y avait aucun livre ni aucune étude consacrés à ces souterrains. Dans une ville à la solide culture universitaire comme Lyon, cela ne manque pas d'étonner. En équipe, on a d'abord sorti un premier ouvrage, "Recueil du Lyon souterrain", où on a passé pas mal de temps à faire des plans, prendre des photos et récolter des infos car il s'agit d'un patrimoine totalement occulté et c'est d'ailleurs cela qui nous a aussi fasciné. Avec les souterrains on met les pieds dans des endroits, en plein milieu de la ville, qui ne sont pas balisés,  c’est une façon de pouvoir voyager très loin en restant chez soi. Puis, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à faire cette enquête sans avoir l'intention d'écrire un livre au départ."

Photo Pierre Augros

Une vue d'une des 32 "Arêtes". / Photo Pierre Augros

Une vue d'une des 32 "Arêtes". / Photo Pierre Augros

Qu'est-ce qui fait des Arêtes de poisson un "cas unique" ?

Hormis l'escalier construit dans les années 60 et la galerie centrale qui a été bétonnée, il reste toute cette architecture fantastique, ces galeries de 2 mètres de large sur 2,3 m de hauteur, avec cette pierre rouge pleine de quartz qui scintille, un mortier parfaitement fini, souligné à la truelle. Quand on est dedans, on a un sentiment qui est le même ce que celui qu’on ressent quand on rentre dans une église ou une pyramide, c’est un lieu qui est un vrai trésor pour cela, une construction admirable. Le sujet ne concerne d'ailleurs pas simplement les cataphiles ou les services de la Ville, ni même les Lyonnais ou les Français, c’est un patrimoine mondial, ce qui nous avait d’ailleurs poussé à réclamer son classement au patrimoine culturel de l’Unesco. L'autre mystère fascinant, c'est la difficulté à dater ce site et à lui attribuer une fonction. En 2009, je me suis rendu au congrès de la société française d'étude des souterrains au Luxembourg pour présenter les Arêtes de poisson en présence de spécialistes renommés. J’étais persuadé que quelque part dans le monde, il devait y avoir quelque chose d’identique et vu qu’à Lyon, on tournait en rond, on allait me dire : "on sait ce que c’est, ça ressemble à telle chose". J’ai fait une conférence et tout le monde a été fasciné, en disant plutôt : "on n'a jamais vu ça nulle part". Je me suis rendu compte que les Arêtes de poisson étaient quelque chose de particulier".

Vous défendez vous même une thèse atypique conduisant au fameux trésor des Templiers...

En effet, les Arêtes de poisson débouchent au niveau du Rhône vers les Sarrazinières, deux galeries parallèles entre Lyon et Miribel très étudiées entre le XVIe et le XIXe siècle et qui ont déclenché les mêmes passions à l'époque que les Arêtes de poisson. Qui a pu les construire, quand, est-ce un aqueduc romain, un souterrain du Moyen-Age ? On n'a jamais trouvé la réponse formelle et ces galeries ont subi les affres du temps et il n'en reste que quelques vestiges aujourd'hui. Mais dans les parties encore visibles on peut bien voir que c'est le même gabarit et la même pierre que les Arêtes de poisson, qui sont selon moi à l'origine le cœur d'un réseau beaucoup plus vaste, pas forcément lyonnais, qui remontait jusqu'à Miribel d'un côté, alors que de l'autre deux autres galeries s'enfoncent sous le plateau. En partant de cette observation, je me suis intéressé à la période où la Croix-rousse était hors de Lyon et précisément, appartenait au seigneur de Miribel, Sire de Beaujeu, ce qui m’a amené au XIIIe siècle. A cette époque on peut difficilement imaginer un seigneur féodal se lancer dans une telle construction, il faudrait des fonds, de la main d’œuvre, c’est une prouesse technique et architecturale et une dépense financière inimaginable ; cela m’a emmené aux Templiers car on est dans un entrepôt souterrain à 30 mètres de profondeur, donc une salle des coffres et on est sur les terres de la famille de Guillaume de Beaujeu, dernier grand maître des Templiers assiégé en Terre Sainte. La porte était ouverte pour aller explorer cette piste là".

Le livre de Walid Nazim est sorti peu de temps après le retour des Arêtes sur le devant de la scène. En 2008, le projet de percement d’un deuxième tunnel sous la Croix-Rousse permet au service archéologique de la ville de Lyon de réaliser ce qui manquait singulièrement à l’appel depuis les décennies écoulées : une étude approfondie du réseau. Le futur ouvrage doit en effet « grignoter » deux pans d’arêtes et un diagnostic d’archéologie préventive est donc prescrit. Dans leurs premières conclusions, livrées en 2009, les archéologues estiment d’abord que le réseau a été conçu dans la deuxième partie du XVIe siècle, servant d’accès et de stock d’armes et de vivres à la citadelle Saint-Sébastien. Cet ouvrage avait été édifié à partir de 1564 près de l’actuel boulevard de la Croix-Rousse à la demande du roi Charles IX pour surveiller la population lyonnaise dans un contexte politique marqué par le début des guerres de Religion. Une citadelle détruite par ses mêmes habitants en 1585 et qui n’a pas laissé de traces dans les archives locales… Nouveau rebondissement quelques mois plus tard : l’analyse des quatre prélèvements de charbon de bois effectués dans le mortier de la structure lors des fouilles de 2008 livre un tout autre verdict : la construction remonte à l’antiquité, autour de l’an 0. "L'hypothèse d'une construction de l'époque moderne a longtemps tenu la corde car les pierres utilisées ressemblent très fortement à la pierre dorée, qui n'est utilisée à Lyon qu'à partir du Moyen-Age" raconte Emmanuel Bernot (photo), l'archéologue du Service archéologique de la ville de Lyon responsable du diagnostic de 2008. "On s'est rendu compte depuis qu'il s'agissait d'une pierre géologiquement très proche, qui viendrait plutôt du Nord Mâconnais : on n'a pas retrouvé ce matériau dans d'autres constructions antiques à Lyon à ce jour. Il y avait peut-être un tel besoin de pierre qu'il a fallu aller les chercher ailleurs que dans les carrières lyonnaises". Les recherches menées depuis ramènent toutes à cette période romaine qui fut si faste pour l'ancienne cité de "Lugdunum" et pour ses environs. Cyril Ducourthial, du service archéologique de la ville de Lyon, a ainsi dernièrement fait le lien entre le squelette d'un légionnaire romain -découvert en 1950 au sommet de la Croix-Rousse- et le réseau. "A l'aide d'un croquis réalisé par le conservateur du musée de Vienne à l'époque de la découverte, il a réussi à restituer l'emplacement précis où a été retrouvé ce squelette daté de la fin du IIe siècle" explique Emmanuel Bernot. "C'était dans le comblement d'un des puits des Arêtes de poisson, ce qui nous permet de dire qu'à la fin du IIe siècle, le réseau est déjà abandonné et en partie comblé".

Emmanuel Bernot, du service archéologique de la ville de Lyon, lors d'une visite des Arêtes de poisson en 2014. / Photo Richard Mouillaud

La résolution de l'énigme progresse donc, même si l’affaire est loin d’avoir révélée tous ses mystères. "Selon moi, les galeries en culs de sac et les salles sont sans doute destinées à du stockage et étaient certainement desservies par des systèmes de monte-charge aménagés dans les puits" avance Emmanuel Bernot. "Et cet ouvrage est lié à un ensemble de monuments en surface, pourquoi pas le sanctuaire des Trois Gaules (ndlr Un monument aujourd'hui disparu chargé d'accueillir chaque année les délégués des provinces gauloises), puisqu'on se situe sensiblement dans les mêmes fourchettes chronologiques. Mais on n'a pas de données archéologiques en surface, donc tant qu'on ne sait pas ce qu'il y avait en surface, c'est difficile d'interpréter ce qu'il y avait en sous-sol et qui fonctionnait vraisemblablement avec". La fonction de cet ouvrage unique comme les conditions de sa conception occuperont sans doute encore scientifiques, curieux de nature, rêveurs, explorateurs et habitants de la ville pendant quelques années.